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Quatrième tableau

(Le théâtre représente une partie de l'atelier de fonderie établi dans le Colisée. Au fond, un rideau cachant la fournaise et les ouvriers fondeurs. Deux portes, à droite et à gauche. Différents ouvrages de Cellini, en or, en argent, en bronze et en étain, répandus ça et là à terre, ou posés sur des dressoirs. L'horloge sonne quatre heures)

N° 21 - Entracte

Scène Septième

(Ascanio entre en gambadant par la coulisse de gauche)

N° 22 - Air

ASCANIO
(seul)
Tra, la, la, la, la, la...
Mais qu'ai-je donc?
Tout me pèse et m'ennuie!
Mon âme est triste. Mais bah! tant pis!
Quand vient la mélancolie,
Que d'ennui j'ai le cœur pris,
Tra, la, la, la... moi je chante et je ris,
Moi soudain je m'étourdis.
C'est donc ce soir que l'on baptise,
Dans le feu notre enfant d'airain,
Le Colisée est son église,
Le Très Saint-Père est le parrain,
Et les témoins tout le peuple romain!
Tra, la, la, la, la, la...
Mais qu'ai-je donc, etc.

(en remémorant la scène antérieure)

Ah! ah! ah! ah! la bonne scène!
- A moi, mes gardes! qu'on l'entraîne.
- Chut, Très Saint-Père... ou ce marteau...
- Tout beau! tout beau! je capitule;
Dès qu'on avance, je recule.
- Alors, primo, je veux ma grâce.
- Concedo.
- Et secondo je veux Teresa.
- Concedo.
Tout à coup le Saint-Père s'arrête,
De mon maître il lui faut la tête,
Rien que cela?
Ah! ah! ah! ah!
- Si Persée enfin n'est fondu,
Dès ce soir tu seras pendu.
Pendu! pendu! c'est convenu!
Ah! ah! ah! quelle faveur, Très Saint-Père,
quelle faveur!
Mais qu'ai-je donc, etc.

(Ascanio, sur un geste de Cellini, entre par la coulisse de droite dans la fonderie d'ou sort son maître.)

Scène Huitième

N° 23 - Récit et Air

CELLINI
(seul et pensif)
Seul pour lutter, seul avec mon courage.
Et Rome me regarde! Rome!...
Allons, vents inhumains,
Soufflez, gonflez les flots et vogue dans l'orage
La nef de nos sombres destins!
Quelle vie, quelle vie!

Air

Sur les monts les plus sauvages
Que ne suis-je un simple pasteur,
Conduisant aux pâturages
Tous les jours un troupeau voyageur!
Libre, seul et tranquille,
Sans labeur fatiguant,
Errant loin des bruits de la ville,
Je chanterais gaîment;
Puis le soir dans ma chaumière,
Seul, ayant pour lit la terre,
Comme aux bras d'une mère
Je dormirais content.
Sur les monts les plus sauvages, etc.

Scène Neuvième

N° 24 - Chœur

LE CHOEUR
(en dehors)
Bienheureux les matelots,
Ces enfants des flots!

CELLINI
(avec humeur)
Allons! encor cette chanson plaintive!

LE CHOEUR
(en dehors)
Sur la mer joyeusement
Ils suivent le vent. Oh!

CELLINI
Toujours avec cet air
quelque malheur arrive.

LE CHOEUR
(en dehors)
Et quand sombre leur vaisseau,
L'onde est leur tombeau. Oh!

ASCANIO
(entrant, à part)
Funeste présage que ce chant-là!

CELLINI
Jamais mon ouvrage ne réussira
S'ils perdent courage.

(s'adressant avec énergie à ses ouvriers)

C'est d'un fleuve de métaux
Que nous sommes matelots!
Régner sur l'onde est un jeu,
Quand on règne sur le feu!

ASCANIO, CELLINI
Allons, enfants, du cœur!
Redoublez tous de vigueur!
Allons, du cœur!
Mélangez le fer et l'étain;
Au succès nous boirons demain!

LE CHOEUR
(plus tristement encore)
Bienheureux les matelots,
Ces enfants des flots!

N° 25 - Récitatif

CELLINI
(prenant un tablier pour le ceindre autour de lui)
Vite, au travail, sans plus attendre!

(On frappe à la porte.)

Mais qui fait tout ce fracas?

ASCANIO
(qui a ouvert, revenant précipitamment)
Fieramosca!

Scène Dixième

(Fieramosca, et deux spadassins)

CELLINI
Que veut ce sot avec ses fiers-à-bras?

FIERAMOSCA
(avec gravité)
Cellini, je viens de ce pas
En enfer te faire descendre!

CELLINI
En enfer me faire descendre?
Explique-toi, mauvais bouffon.

FIERAMOSCA
Eh bien! je viens te demander raison
De tes injures...

CELLINI
Toi, poltron? Tu ne ris pas?

FIERAMOSCA
C'est tout de bon.

ASCANIO
C'est tout de bon?

FIERAMOSCA
Et sur-le-champ...

ASCANIO
Sans prendre haleine!

FIERAMOSCA
Sur l'heure...

CELLINI
Mais...

FIERAMOSCA
Allons!

CELLINI
Je ne puis sortir.

FIERAMOSCA
Tu recules?

CELLINI
(bondissant d'indignation)
Dégaine! Nous nous battrons ici.

FIERAMOSCA
Non, non! si je te tue en ta maison
Je suis un assassin.
C'est la loi, je le sais.

CELLINI
Ah! maudit baladin!
Je vois ce que tu veux.
M'empêcher de rien faire;
Mais, grâce à Dieu, j'espère
Te donner promptement
Une bonne leçon.
Ton rendez-vous?

FIERAMOSCA
Ici, tout près, derrière
Le cloître Saint-André
nous t'attendons.

CELLINI
C'est bon. Va devant, je te suis.

FIERAMOSCA
(jetant à Cellini des regards farouches)
Bien, qu'il ose se rendre,
En enfer je le fais descendre!

(Il sort avec les deux spadassins par la porte de gauche)

Scène Onzième

CELLINI
Quel contretemps que ce duel-là!
Vite, allons, ma rapière!

(Ascanio va la chercher. La porte s'ouvre, et Teresa entre en habit de voyage)

Scène Douzième

CELLINI
(sans se retourner)
Encor, Fieramosca!

(apercevant Teresa et courant à sa rencontre)

Teresa! Dieu du ciel! Teresa!

TERESA
Mon père nous trahit!

CELLINI
Comment, que dis-tu là?

TERESA
Mon père nous trahit!
Tu sais que le Saint-Père,
Malgré tant de colère
A décidé que Toscan ni Romain
Jusqu'à ce soir n'aurait droit à ma main.

CELLINI
Eh bien!

TERESA
Bravant cet ordre saint, mon père
A voulu m'éloigner de la ville; mais moi
Je me suis échappée
Et je reviens à toi!

Scène Treizième

ASCANIO
(rentrant, une épée à la main, sans voir Teresa)
Maître, voici ton épée.

TERESA
Une épée! où vas-tu?

CELLINI
Je reviens à l'instant.

TERESA
Non! non! tu vas certainement
Te battre!... reste ici!

CELLINI
Je ne le puis, vraiment!

TERESA
Je m'attache à tes pas.

CELLINI
Ne crains rien, chère enfant;
Je m'en vais envoyer au diable
Ton futur époux, ton amant!

TERESA
Fieramosca!

CELLINI
Le misérable! Il vient de m'insulter!

TERESA
C'est quelque guet-apens!
J'ai de sombres pressentiments!

CELLINI
Rassure-toi!

TERESA
Grand Dieu!

CELLINI
Ce n'est pas un Hercule;
Ce n'est qu'un vil bouffon
Dont la bravade est ridicule,
Et que je vais punir d'une rude façon.

(Il sort avec Ascanio.)

Scène Quatorzième

TERESA
Eh quoi! Ma prière est vaine!
Me laisser seule ici!
Pour se battre il est parti.

CHOEUR D'OUVRIERS FONDEURS
(derrière la scène)
Cellini! Cellini!

TERESA
Qu'entends-je? fuir?... rester?...

LE CHOEUR
Non! non! plus de travaux!
Laissons les fourneaux!

TERESA
Ah! s'il ne revient pas
Ma perte est certaine.

Scène Quinzième

N° 26 - Chœur

FRANCESCO, BERNARDINO, CHOEUR
Peuple ouvrier,
Que l'atelier
Vite se ferme.
A bas les marteaux,
Pelles et ciseaux!
Laissons nos fourneaux!
Quittons les travaux!
Et que le repos
Enfin mette un terme
A tous nos maux!

TERESA
Dieu! quelle colère?
Que voulez-vous faire?

LE CHOEUR
Sortir tous d'ici!

TERESA
Eh! mais... mais Cellini...

LE CHOEUR
Le maître sans gêne
Nous laisse la peine;
Ah! pour l'enrichir
C'est par trop souffrir!

TERESA
De la patience
Cellini s'avance,
Il va revenir.
Ah! que devenir?

LE CHOEUR
Nous voulons sortir!
A nous sur la terre
Labeur et misère,
A nous le malheur,
Au maître l'honneur!

TERESA
Allons, du courage,
Reprenez l'ouvrage!
Vous serez, je gage,
Bien payés demain.

LE CHOEUR
Demain?
Nous sommes sans pain,
Nos enfants ont faim!

TERESA
Ô sainte Madone,
Hélas! n'abandonne
Jamais mon époux!
Je m'attache à vous!

LE CHOEUR
Allons-nous-en tous!
Non, non, laissez-nous,
C'est pure folie!

TERESA
Je vous en supplie!

Scène Seizième

N° 27 - Scène et Chœur

TERESA
(apercevant Fieramosca)
Ah! ciel! il est mort!

(Elle tombe évanouie. Francesco et Bernardino s'approchent de Teresa et la soutiennent.)

LE CHOEUR
D'où vient ce transport?
Qu'est-ce donc? Secourons-la.
Elle perd la vie!

FIERAMOSCA
(étonné)
Ah! que signifie cette clameur-là?

TERESA
Ô bons ouvriers!
Vengez votre maître
Tué par ce misérable!
Aux bras meurtriers!

LE CHOEUR
Quoi? L'infâme traître
A tué le maître!

TERESA
C'est un spadassin!

LE CHOEUR
A mort! l'assassin!

FIERAMOSCA
(se débattant)
Ah! point de colère!
Je suis votre ami !

(Les ouvriers, en le secouant, font tomber de l'or de ses poches)

LE CHOEUR
Quoi! tant d'or sur lui!
Qu'en voulait-il faire?

FIERAMOSCA
Je venais en frère vous faire
Gagner un meilleur salaire
Hélas! que celui qu'on vous donne ici.

LE CHOEUR
Au diable! merci!
De ton vil salaire
Que pouvons-nous faire
Pour l'égorgeur
Du grand ciseleur?
Vite, à la chaudière!

FIERAMOSCA
Ah! je suis votre ami!

Scène Dix-septième

CELLINI
Holà! qu'est ceci?

LE CHOEUR, TERESA
(sautant au cou de Cellini)
Grand Dieu! Cellini!

CELLINI
Eh! oui, me voici!

TERESA
Quel bonheur! la vie
Ne t'est pas ravie,
Ô mon cher époux!

LE CHOEUR
Nous l'avons cru tous.

CELLINI
Ah! rassurez-vous

(à Fieramosca, qui souffle comme un bœuf)

Chez moi, téméraire,
Que viens-tu donc faire,
Quand le fer en main
Je t'attends en vain?

FIERAMOSCA
(tremblant)
Je venais sans mystère...
Je viens...

LE CHOEUR
(montrant l'argent qu'ils ont ramassé)
... pour tâcher de nous embaucher.

CELLINI
Comment! soudoyer
Tout mon atelier?
Je sens ma colère!

FIERAMOSCA
(toujours plus tremblant)
Je viens... cher confrère...
Je viens...

CELLINI
Tu viens travailler.

LE CHOEUR
Comment? comment travailler?

CELLINI
Oui, oui, travailler...
Couvrez-moi ce drôle
D'un noir tablier,
Et dans l'atelier
Qu'il fasse son rôle,
Ou par Dieu!...

LE CHOEUR
Bien! c'est drôle!

TERESA, ASCANIO, CHOEUR
Allons, fier Vulcain,
Accepte ce rôle,
Ou tu prends un bain
Dans un flot d'airain.

FIERAMOSCA
(pendant qu'on l'habille)
J'aime mieux ce rôle
Que de prendre un bain
Dans un flot d'airain.

N° 28 - Chœur

FRANCESCO, BERNARDINO
A l'atelier!

Ensemble

LE CHOEUR
Peuple ouvrier,
Rentre à pas leste,
Et que les marteaux,
Pelles et ciseaux
Achèvent le reste
De nos travaux.
Rentrons, et que les fourneaux
Sortant du repos
Achèvent le reste
De nos travaux.
Retournons aux fourneaux,
Reprenons nos travaux.

TERESA, ASCANIO
Allons! aux fourneaux!
Et que les marteaux,
Pelles et ciseaux
Sortant du repos
Achèvent le reste
De vos travaux.

CELLINI, TERESA, ASCANIO
Rentrez tous aux fourneaux!
Achevez vos travaux!
La bonne tournure!
Plaisante figure!

FIERAMOSCA
J'aime mieux ce rôle
Que de prendre un bain
Dans un flot d'airain.
Entrons aux fourneaux.

ASCANIO
Oh! l'excellent tour!

(Cellini et le chœur sortent.)

Scène Dix-huitième

N° 29 - Récit

TERESA
Ah! le calme renaît dans mon âme inquiète,
Mais le ciel est encor bien noir.

ASCANIO
Du courage! avant la tempête
Au port nous entrerons ce soir.

(Il entre dans la fonderie.)

Scène Dix-neuvième

N° 30 - Scène

(Entrée du Pape et sa suite)

BALDUCCI
(stupéfait)
Teresa, ici! Fille rebelle!

LE PAPE
Arrêtez, Balducci!

TERESA
(aux genoux du Pape)
Ô pardon, Très Saint-Père!

LE PAPE
Relevez-vous, et dites-moi,
Qui vous amène ici, ma chère?

BALDUCCI
En vérité...

LE PAPE
Tenez-vous coi,
Mon Balducci, pour Dieu, silence!

TERESA
Mon père, usant de sa puissance,
A voulu m'éloigner de Rome sur-le-champ.
Mais comptant sur votre indulgence,
J'ai voulu, pour ce soir, rejoindre mon amant.

LE PAPE
C'est fort mal fait, ma chère enfant.
Il faut obéir à son père,

(regardant Balducci, et d'un ton sévère)

Quand même il manque à son devoir!
Ah! ça, ne pourrons-nous le voir, ce Cellini?

TERESA
Le voici, Très Saint-Père.

(Cellini entre vivement, puis salue le Pape.)

LE PAPE
Eh bien! démon, as-tu fini?

CELLINI
Non, pas encore; mais, Dieu merci,
Tout va très bien; sous la chaudière
Le feu redouble, et la matière
N'attend plus que sa sainteté
Pour descendre avec majesté
Dans les entrailles de la terre.

BALDUCCI
Le fanfaron!

LE PAPE
Fausse gaîté!
Avec son sang-froid affecté
Le drôle en ce moment m'outrage;
Mais patience!... Allons, commence.

Scène Vingtième

N° 31 - Final

(Le rideau se lève et laisse voir l'intérieur du Colisée où est établie la fonderie. Au fond, le cirque est garni de spectateurs; à droite, le fourneau tout en feu et une échelle conduisant à la chaudière; au milieu, la rigole destinée à recevoir le métal en fusion. Il fait nuit, l'atelier est éclairé par des torches. A gauche, un siège d'honneur où le Pape prend place, entouré de sa suite)

FIERAMOSCA
(en fondeur, accourant tout joyeux)
Du métal! du métal! Il leur faut du métal,
Ou bien nous suspendons l'ouvrage.

CELLINI
Que dis-tu, fondeur infernal?

FIERAMOSCA
Du métal! Ou nous suspendons l'ouvrage!

CELLINI
Je vais voir... Contretemps fatal!

(Il se dirige vers la fournaise.)

BALDUCCI
(reconnaissant Fieramosca)
Fieramosca! quel équipage!

FIERAMOSCA
(embarrassé)
Oh! je conviens...

BALDUCCI
Quel noir visage!
Vraiment, je ne vous comprends pas.

FIERAMOSCA
Entre artistes ne doit-on pas
S'entr'aider?

CELLINI
(revenant l'air soucieux, à Fieramosca)
A l'ouvrage!

(Fieramosca, sur un geste impérieux de Cellini, retourne à la fournaise et Cellini le suit presque aussitôt.)

Ensemble

TERESA, ASCANIO
Quelle pâleur sur son visage!
Ô Dieu! ne l'abandonne pas!

BALDUCCI, LE PAPE
Quelle pâleur sur son visage!
Je le crois dans un mauvais pas!

CELLINI
(revenant, l'air brusque et agité)
Pardonnez, il faut l'œil du maître...

BALDUCCI
(ironique)
Quelle belle œuvre enfin va naître!

CELLINI
De métal je viens de repaître
La fournaise, elle est toute en feux;
A présent tout va pour le mieux.

(Les ouvriers travaillent avec un redoublement d'activité.)

FRANCESCO, BERNARDINO
(accourent effrayés)
Maître, maître!
La fonte se fige!

TOUS
La fonte se fige!

FRANCESCO, BERNARDINO
Du métal!

CELLINI
Tout est-il fondu?

FRANCESCO, BERNARDINO
Tout! il en faut d'autre, vous dis-je!

CELLINI
Je n'en ai plus. Je suis perdu!

LE PAPE
Le fanfaron est confondu!

BALDUCCI
Le spadassin sera pendu!

TOUS
Il n'en a plus. Il est perdu!

BALDUCCI
Vous, un homme, quoi! de génie,
Un rien vous met à l'agonie?
Quelles terreurs?
Votre science est infinie.
Faut-il donc vous désespérer?

LES OUVRIERS
Du métal! du métal!

FRANCESCO
Eh bien, maître, le temps se presse;
Le feu s'éteint.

CELLINI
(balbutiant)
Attends!... que faut-il... je suis...
Que faut-il que je fasse?

LES OUVRIERS
(redoublant de cris)
Du métal! du métal! du métal!

CELLINI
(exaspéré, levant les mains au ciel)
Seigneur, use de ton pouvoir!
Dans ta main est le seul remède.
Si tu ne veux pas que je cède
Au désespoir,
Aide-moi donc, puisque je m'aide!...

BALDUCCI
Prier! le moment est mauvais.
Assurez d'abord le succès;
Vous rendrez grâce au ciel après.

CELLINI
Je suis sauvé! Dieu m'est en aide!...

(à Francesco et à Bernardino)

Prenez tout ce que je possède!
Courez, ne laissez rien dans l'atelier.

FRANCESCO, BERNARDINO
Quoi! tous vos chefs-d'œuvre?

CELLINI
Courez, courez, n'importe!...
Or, argent, cuivre, bronze, emporte,
Et jette tout dans le brasier.

(Francesco et Bernardino sortent en courant. Bientôt on les voit reparaître au fond du théâtre suivis d'Ascanio et d'autres ouvriers, chargés de divers ouvrages de ciselure en or et en bronze qu'ils lancent dans la fournaise. Ascanio à l'exemple de son maître saisit un candélabre, et Cellini s'emparant de tous les ouvrages de ciselure qui sont à sa portée, va les jeter dans la fournaise)

Ensemble

TERESA
Hélas! la force m'abandonne!
Va-t-il malgré tout réussir?

LE PAPE
(debout sur l'estrade)
Vraiment! son audace m'étonne;
Va-t-il malgré tout réussir?

BALDUCCI
Ma foi! la raison l'abandonne!
Le fou se ruine à plaisir.

(On entend une détonation ; c'est le couvercle de la chaudière qui saute)

TERESA, LE PAPE, BALDUCCI
Ah! quel fracas! que croire?

(Les femmes et les enfants des ouvriers entrent en scène)

CELLINI
(se précipitant désespéré sur l'avant-scène)
Je suis perdu!

LES OUVRIERS
(au fond du théâtre)
Vivat, vivat! maître vivat!

(A ce cri, tous les regards se tournent vers la chaudière d'où s'élance un torrent de métal liquide qui se récipite dans la terre)

LES OUVRIERS, LES SPECTATEURS
Victoire!

FIERAMOSCA
(noir de fumée, perçant la foule pour arriver jusqu'à Cellini)
Allons, allons, faites-moi place,
Ce cher ami, que je l'embrasse.

BALDUCCI
(menant Teresa à Cellini)
Il réussit! j'en étais sûr!
Ma fille, embrasse ton futur!

CELLINI
(à part)
C'est à qui sera le plus lâche, maintenant...

(haut)

Saint-Père, j'ai terminé ma tâche.

LE PAPE
(descendu de son siège)
Puisque Dieu lui-même a béni
Et tes travaux et ta hardiesse,
J'acquitte à l'instant ma promesse,
Et je te pardonne, ô Cellini!

CELLINI
Ô ma Teresa!

TERESA
Ô Cellini!

(Le Pape sort avec sa suite.)

FRANCESCO, BERNARDINO, LE CHOEUR
Viva! viva!

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA
Gloire immortelle!

LES OUVRIERS
L'or comme un soleil luit,
Le rubis étincelle
Comme un feu dans la nuit.

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA
FRANCESCO, BERNARDINO, BALDUCCI
Gloire à lui!

TOUS
Les métaux, ces fleurs souterraines
Aux impérissables couleurs,
Ne fleurissent qu'au front des reines,
Des rois, des papes, des grands-ducs,
et des empereurs.
Honneur aux maîtres ciseleurs!
Tra la la la,
Honneur aux maîtres ciseleurs!
Quatrième tableau

(Le théâtre représente une partie de l'atelier de fonderie établi dans le Colisée. Au fond, un rideau cachant la fournaise et les ouvriers fondeurs. Deux portes, à droite et à gauche. Différents ouvrages de Cellini, en or, en argent, en bronze et en étain, répandus ça et là à terre, ou posés sur des dressoirs. L'horloge sonne quatre heures)

N° 21 - Entracte

Scène Septième

(Ascanio entre en gambadant par la coulisse de gauche)

N° 22 - Air

ASCANIO
(seul)
Tra, la, la, la, la, la...
Mais qu'ai-je donc?
Tout me pèse et m'ennuie!
Mon âme est triste. Mais bah! tant pis!
Quand vient la mélancolie,
Que d'ennui j'ai le cœur pris,
Tra, la, la, la... moi je chante et je ris,
Moi soudain je m'étourdis.
C'est donc ce soir que l'on baptise,
Dans le feu notre enfant d'airain,
Le Colisée est son église,
Le Très Saint-Père est le parrain,
Et les témoins tout le peuple romain!
Tra, la, la, la, la, la...
Mais qu'ai-je donc, etc.

(en remémorant la scène antérieure)

Ah! ah! ah! ah! la bonne scène!
- A moi, mes gardes! qu'on l'entraîne.
- Chut, Très Saint-Père... ou ce marteau...
- Tout beau! tout beau! je capitule;
Dès qu'on avance, je recule.
- Alors, primo, je veux ma grâce.
- Concedo.
- Et secondo je veux Teresa.
- Concedo.
Tout à coup le Saint-Père s'arrête,
De mon maître il lui faut la tête,
Rien que cela?
Ah! ah! ah! ah!
- Si Persée enfin n'est fondu,
Dès ce soir tu seras pendu.
Pendu! pendu! c'est convenu!
Ah! ah! ah! quelle faveur, Très Saint-Père,
quelle faveur!
Mais qu'ai-je donc, etc.

(Ascanio, sur un geste de Cellini, entre par la coulisse de droite dans la fonderie d'ou sort son maître.)

Scène Huitième

N° 23 - Récit et Air

CELLINI
(seul et pensif)
Seul pour lutter, seul avec mon courage.
Et Rome me regarde! Rome!...
Allons, vents inhumains,
Soufflez, gonflez les flots et vogue dans l'orage
La nef de nos sombres destins!
Quelle vie, quelle vie!

Air

Sur les monts les plus sauvages
Que ne suis-je un simple pasteur,
Conduisant aux pâturages
Tous les jours un troupeau voyageur!
Libre, seul et tranquille,
Sans labeur fatiguant,
Errant loin des bruits de la ville,
Je chanterais gaîment;
Puis le soir dans ma chaumière,
Seul, ayant pour lit la terre,
Comme aux bras d'une mère
Je dormirais content.
Sur les monts les plus sauvages, etc.

Scène Neuvième

N° 24 - Chœur

LE CHOEUR
(en dehors)
Bienheureux les matelots,
Ces enfants des flots!

CELLINI
(avec humeur)
Allons! encor cette chanson plaintive!

LE CHOEUR
(en dehors)
Sur la mer joyeusement
Ils suivent le vent. Oh!

CELLINI
Toujours avec cet air
quelque malheur arrive.

LE CHOEUR
(en dehors)
Et quand sombre leur vaisseau,
L'onde est leur tombeau. Oh!

ASCANIO
(entrant, à part)
Funeste présage que ce chant-là!

CELLINI
Jamais mon ouvrage ne réussira
S'ils perdent courage.

(s'adressant avec énergie à ses ouvriers)

C'est d'un fleuve de métaux
Que nous sommes matelots!
Régner sur l'onde est un jeu,
Quand on règne sur le feu!

ASCANIO, CELLINI
Allons, enfants, du cœur!
Redoublez tous de vigueur!
Allons, du cœur!
Mélangez le fer et l'étain;
Au succès nous boirons demain!

LE CHOEUR
(plus tristement encore)
Bienheureux les matelots,
Ces enfants des flots!

N° 25 - Récitatif

CELLINI
(prenant un tablier pour le ceindre autour de lui)
Vite, au travail, sans plus attendre!

(On frappe à la porte.)

Mais qui fait tout ce fracas?

ASCANIO
(qui a ouvert, revenant précipitamment)
Fieramosca!

Scène Dixième

(Fieramosca, et deux spadassins)

CELLINI
Que veut ce sot avec ses fiers-à-bras?

FIERAMOSCA
(avec gravité)
Cellini, je viens de ce pas
En enfer te faire descendre!

CELLINI
En enfer me faire descendre?
Explique-toi, mauvais bouffon.

FIERAMOSCA
Eh bien! je viens te demander raison
De tes injures...

CELLINI
Toi, poltron? Tu ne ris pas?

FIERAMOSCA
C'est tout de bon.

ASCANIO
C'est tout de bon?

FIERAMOSCA
Et sur-le-champ...

ASCANIO
Sans prendre haleine!

FIERAMOSCA
Sur l'heure...

CELLINI
Mais...

FIERAMOSCA
Allons!

CELLINI
Je ne puis sortir.

FIERAMOSCA
Tu recules?

CELLINI
(bondissant d'indignation)
Dégaine! Nous nous battrons ici.

FIERAMOSCA
Non, non! si je te tue en ta maison
Je suis un assassin.
C'est la loi, je le sais.

CELLINI
Ah! maudit baladin!
Je vois ce que tu veux.
M'empêcher de rien faire;
Mais, grâce à Dieu, j'espère
Te donner promptement
Une bonne leçon.
Ton rendez-vous?

FIERAMOSCA
Ici, tout près, derrière
Le cloître Saint-André
nous t'attendons.

CELLINI
C'est bon. Va devant, je te suis.

FIERAMOSCA
(jetant à Cellini des regards farouches)
Bien, qu'il ose se rendre,
En enfer je le fais descendre!

(Il sort avec les deux spadassins par la porte de gauche)

Scène Onzième

CELLINI
Quel contretemps que ce duel-là!
Vite, allons, ma rapière!

(Ascanio va la chercher. La porte s'ouvre, et Teresa entre en habit de voyage)

Scène Douzième

CELLINI
(sans se retourner)
Encor, Fieramosca!

(apercevant Teresa et courant à sa rencontre)

Teresa! Dieu du ciel! Teresa!

TERESA
Mon père nous trahit!

CELLINI
Comment, que dis-tu là?

TERESA
Mon père nous trahit!
Tu sais que le Saint-Père,
Malgré tant de colère
A décidé que Toscan ni Romain
Jusqu'à ce soir n'aurait droit à ma main.

CELLINI
Eh bien!

TERESA
Bravant cet ordre saint, mon père
A voulu m'éloigner de la ville; mais moi
Je me suis échappée
Et je reviens à toi!

Scène Treizième

ASCANIO
(rentrant, une épée à la main, sans voir Teresa)
Maître, voici ton épée.

TERESA
Une épée! où vas-tu?

CELLINI
Je reviens à l'instant.

TERESA
Non! non! tu vas certainement
Te battre!... reste ici!

CELLINI
Je ne le puis, vraiment!

TERESA
Je m'attache à tes pas.

CELLINI
Ne crains rien, chère enfant;
Je m'en vais envoyer au diable
Ton futur époux, ton amant!

TERESA
Fieramosca!

CELLINI
Le misérable! Il vient de m'insulter!

TERESA
C'est quelque guet-apens!
J'ai de sombres pressentiments!

CELLINI
Rassure-toi!

TERESA
Grand Dieu!

CELLINI
Ce n'est pas un Hercule;
Ce n'est qu'un vil bouffon
Dont la bravade est ridicule,
Et que je vais punir d'une rude façon.

(Il sort avec Ascanio.)

Scène Quatorzième

TERESA
Eh quoi! Ma prière est vaine!
Me laisser seule ici!
Pour se battre il est parti.

CHOEUR D'OUVRIERS FONDEURS
(derrière la scène)
Cellini! Cellini!

TERESA
Qu'entends-je? fuir?... rester?...

LE CHOEUR
Non! non! plus de travaux!
Laissons les fourneaux!

TERESA
Ah! s'il ne revient pas
Ma perte est certaine.

Scène Quinzième

N° 26 - Chœur

FRANCESCO, BERNARDINO, CHOEUR
Peuple ouvrier,
Que l'atelier
Vite se ferme.
A bas les marteaux,
Pelles et ciseaux!
Laissons nos fourneaux!
Quittons les travaux!
Et que le repos
Enfin mette un terme
A tous nos maux!

TERESA
Dieu! quelle colère?
Que voulez-vous faire?

LE CHOEUR
Sortir tous d'ici!

TERESA
Eh! mais... mais Cellini...

LE CHOEUR
Le maître sans gêne
Nous laisse la peine;
Ah! pour l'enrichir
C'est par trop souffrir!

TERESA
De la patience
Cellini s'avance,
Il va revenir.
Ah! que devenir?

LE CHOEUR
Nous voulons sortir!
A nous sur la terre
Labeur et misère,
A nous le malheur,
Au maître l'honneur!

TERESA
Allons, du courage,
Reprenez l'ouvrage!
Vous serez, je gage,
Bien payés demain.

LE CHOEUR
Demain?
Nous sommes sans pain,
Nos enfants ont faim!

TERESA
Ô sainte Madone,
Hélas! n'abandonne
Jamais mon époux!
Je m'attache à vous!

LE CHOEUR
Allons-nous-en tous!
Non, non, laissez-nous,
C'est pure folie!

TERESA
Je vous en supplie!

Scène Seizième

N° 27 - Scène et Chœur

TERESA
(apercevant Fieramosca)
Ah! ciel! il est mort!

(Elle tombe évanouie. Francesco et Bernardino s'approchent de Teresa et la soutiennent.)

LE CHOEUR
D'où vient ce transport?
Qu'est-ce donc? Secourons-la.
Elle perd la vie!

FIERAMOSCA
(étonné)
Ah! que signifie cette clameur-là?

TERESA
Ô bons ouvriers!
Vengez votre maître
Tué par ce misérable!
Aux bras meurtriers!

LE CHOEUR
Quoi? L'infâme traître
A tué le maître!

TERESA
C'est un spadassin!

LE CHOEUR
A mort! l'assassin!

FIERAMOSCA
(se débattant)
Ah! point de colère!
Je suis votre ami !

(Les ouvriers, en le secouant, font tomber de l'or de ses poches)

LE CHOEUR
Quoi! tant d'or sur lui!
Qu'en voulait-il faire?

FIERAMOSCA
Je venais en frère vous faire
Gagner un meilleur salaire
Hélas! que celui qu'on vous donne ici.

LE CHOEUR
Au diable! merci!
De ton vil salaire
Que pouvons-nous faire
Pour l'égorgeur
Du grand ciseleur?
Vite, à la chaudière!

FIERAMOSCA
Ah! je suis votre ami!

Scène Dix-septième

CELLINI
Holà! qu'est ceci?

LE CHOEUR, TERESA
(sautant au cou de Cellini)
Grand Dieu! Cellini!

CELLINI
Eh! oui, me voici!

TERESA
Quel bonheur! la vie
Ne t'est pas ravie,
Ô mon cher époux!

LE CHOEUR
Nous l'avons cru tous.

CELLINI
Ah! rassurez-vous

(à Fieramosca, qui souffle comme un bœuf)

Chez moi, téméraire,
Que viens-tu donc faire,
Quand le fer en main
Je t'attends en vain?

FIERAMOSCA
(tremblant)
Je venais sans mystère...
Je viens...

LE CHOEUR
(montrant l'argent qu'ils ont ramassé)
... pour tâcher de nous embaucher.

CELLINI
Comment! soudoyer
Tout mon atelier?
Je sens ma colère!

FIERAMOSCA
(toujours plus tremblant)
Je viens... cher confrère...
Je viens...

CELLINI
Tu viens travailler.

LE CHOEUR
Comment? comment travailler?

CELLINI
Oui, oui, travailler...
Couvrez-moi ce drôle
D'un noir tablier,
Et dans l'atelier
Qu'il fasse son rôle,
Ou par Dieu!...

LE CHOEUR
Bien! c'est drôle!

TERESA, ASCANIO, CHOEUR
Allons, fier Vulcain,
Accepte ce rôle,
Ou tu prends un bain
Dans un flot d'airain.

FIERAMOSCA
(pendant qu'on l'habille)
J'aime mieux ce rôle
Que de prendre un bain
Dans un flot d'airain.

N° 28 - Chœur

FRANCESCO, BERNARDINO
A l'atelier!

Ensemble

LE CHOEUR
Peuple ouvrier,
Rentre à pas leste,
Et que les marteaux,
Pelles et ciseaux
Achèvent le reste
De nos travaux.
Rentrons, et que les fourneaux
Sortant du repos
Achèvent le reste
De nos travaux.
Retournons aux fourneaux,
Reprenons nos travaux.

TERESA, ASCANIO
Allons! aux fourneaux!
Et que les marteaux,
Pelles et ciseaux
Sortant du repos
Achèvent le reste
De vos travaux.

CELLINI, TERESA, ASCANIO
Rentrez tous aux fourneaux!
Achevez vos travaux!
La bonne tournure!
Plaisante figure!

FIERAMOSCA
J'aime mieux ce rôle
Que de prendre un bain
Dans un flot d'airain.
Entrons aux fourneaux.

ASCANIO
Oh! l'excellent tour!

(Cellini et le chœur sortent.)

Scène Dix-huitième

N° 29 - Récit

TERESA
Ah! le calme renaît dans mon âme inquiète,
Mais le ciel est encor bien noir.

ASCANIO
Du courage! avant la tempête
Au port nous entrerons ce soir.

(Il entre dans la fonderie.)

Scène Dix-neuvième

N° 30 - Scène

(Entrée du Pape et sa suite)

BALDUCCI
(stupéfait)
Teresa, ici! Fille rebelle!

LE PAPE
Arrêtez, Balducci!

TERESA
(aux genoux du Pape)
Ô pardon, Très Saint-Père!

LE PAPE
Relevez-vous, et dites-moi,
Qui vous amène ici, ma chère?

BALDUCCI
En vérité...

LE PAPE
Tenez-vous coi,
Mon Balducci, pour Dieu, silence!

TERESA
Mon père, usant de sa puissance,
A voulu m'éloigner de Rome sur-le-champ.
Mais comptant sur votre indulgence,
J'ai voulu, pour ce soir, rejoindre mon amant.

LE PAPE
C'est fort mal fait, ma chère enfant.
Il faut obéir à son père,

(regardant Balducci, et d'un ton sévère)

Quand même il manque à son devoir!
Ah! ça, ne pourrons-nous le voir, ce Cellini?

TERESA
Le voici, Très Saint-Père.

(Cellini entre vivement, puis salue le Pape.)

LE PAPE
Eh bien! démon, as-tu fini?

CELLINI
Non, pas encore; mais, Dieu merci,
Tout va très bien; sous la chaudière
Le feu redouble, et la matière
N'attend plus que sa sainteté
Pour descendre avec majesté
Dans les entrailles de la terre.

BALDUCCI
Le fanfaron!

LE PAPE
Fausse gaîté!
Avec son sang-froid affecté
Le drôle en ce moment m'outrage;
Mais patience!... Allons, commence.

Scène Vingtième

N° 31 - Final

(Le rideau se lève et laisse voir l'intérieur du Colisée où est établie la fonderie. Au fond, le cirque est garni de spectateurs; à droite, le fourneau tout en feu et une échelle conduisant à la chaudière; au milieu, la rigole destinée à recevoir le métal en fusion. Il fait nuit, l'atelier est éclairé par des torches. A gauche, un siège d'honneur où le Pape prend place, entouré de sa suite)

FIERAMOSCA
(en fondeur, accourant tout joyeux)
Du métal! du métal! Il leur faut du métal,
Ou bien nous suspendons l'ouvrage.

CELLINI
Que dis-tu, fondeur infernal?

FIERAMOSCA
Du métal! Ou nous suspendons l'ouvrage!

CELLINI
Je vais voir... Contretemps fatal!

(Il se dirige vers la fournaise.)

BALDUCCI
(reconnaissant Fieramosca)
Fieramosca! quel équipage!

FIERAMOSCA
(embarrassé)
Oh! je conviens...

BALDUCCI
Quel noir visage!
Vraiment, je ne vous comprends pas.

FIERAMOSCA
Entre artistes ne doit-on pas
S'entr'aider?

CELLINI
(revenant l'air soucieux, à Fieramosca)
A l'ouvrage!

(Fieramosca, sur un geste impérieux de Cellini, retourne à la fournaise et Cellini le suit presque aussitôt.)

Ensemble

TERESA, ASCANIO
Quelle pâleur sur son visage!
Ô Dieu! ne l'abandonne pas!

BALDUCCI, LE PAPE
Quelle pâleur sur son visage!
Je le crois dans un mauvais pas!

CELLINI
(revenant, l'air brusque et agité)
Pardonnez, il faut l'œil du maître...

BALDUCCI
(ironique)
Quelle belle œuvre enfin va naître!

CELLINI
De métal je viens de repaître
La fournaise, elle est toute en feux;
A présent tout va pour le mieux.

(Les ouvriers travaillent avec un redoublement d'activité.)

FRANCESCO, BERNARDINO
(accourent effrayés)
Maître, maître!
La fonte se fige!

TOUS
La fonte se fige!

FRANCESCO, BERNARDINO
Du métal!

CELLINI
Tout est-il fondu?

FRANCESCO, BERNARDINO
Tout! il en faut d'autre, vous dis-je!

CELLINI
Je n'en ai plus. Je suis perdu!

LE PAPE
Le fanfaron est confondu!

BALDUCCI
Le spadassin sera pendu!

TOUS
Il n'en a plus. Il est perdu!

BALDUCCI
Vous, un homme, quoi! de génie,
Un rien vous met à l'agonie?
Quelles terreurs?
Votre science est infinie.
Faut-il donc vous désespérer?

LES OUVRIERS
Du métal! du métal!

FRANCESCO
Eh bien, maître, le temps se presse;
Le feu s'éteint.

CELLINI
(balbutiant)
Attends!... que faut-il... je suis...
Que faut-il que je fasse?

LES OUVRIERS
(redoublant de cris)
Du métal! du métal! du métal!

CELLINI
(exaspéré, levant les mains au ciel)
Seigneur, use de ton pouvoir!
Dans ta main est le seul remède.
Si tu ne veux pas que je cède
Au désespoir,
Aide-moi donc, puisque je m'aide!...

BALDUCCI
Prier! le moment est mauvais.
Assurez d'abord le succès;
Vous rendrez grâce au ciel après.

CELLINI
Je suis sauvé! Dieu m'est en aide!...

(à Francesco et à Bernardino)

Prenez tout ce que je possède!
Courez, ne laissez rien dans l'atelier.

FRANCESCO, BERNARDINO
Quoi! tous vos chefs-d'œuvre?

CELLINI
Courez, courez, n'importe!...
Or, argent, cuivre, bronze, emporte,
Et jette tout dans le brasier.

(Francesco et Bernardino sortent en courant. Bientôt on les voit reparaître au fond du théâtre suivis d'Ascanio et d'autres ouvriers, chargés de divers ouvrages de ciselure en or et en bronze qu'ils lancent dans la fournaise. Ascanio à l'exemple de son maître saisit un candélabre, et Cellini s'emparant de tous les ouvrages de ciselure qui sont à sa portée, va les jeter dans la fournaise)

Ensemble

TERESA
Hélas! la force m'abandonne!
Va-t-il malgré tout réussir?

LE PAPE
(debout sur l'estrade)
Vraiment! son audace m'étonne;
Va-t-il malgré tout réussir?

BALDUCCI
Ma foi! la raison l'abandonne!
Le fou se ruine à plaisir.

(On entend une détonation ; c'est le couvercle de la chaudière qui saute)

TERESA, LE PAPE, BALDUCCI
Ah! quel fracas! que croire?

(Les femmes et les enfants des ouvriers entrent en scène)

CELLINI
(se précipitant désespéré sur l'avant-scène)
Je suis perdu!

LES OUVRIERS
(au fond du théâtre)
Vivat, vivat! maître vivat!

(A ce cri, tous les regards se tournent vers la chaudière d'où s'élance un torrent de métal liquide qui se récipite dans la terre)

LES OUVRIERS, LES SPECTATEURS
Victoire!

FIERAMOSCA
(noir de fumée, perçant la foule pour arriver jusqu'à Cellini)
Allons, allons, faites-moi place,
Ce cher ami, que je l'embrasse.

BALDUCCI
(menant Teresa à Cellini)
Il réussit! j'en étais sûr!
Ma fille, embrasse ton futur!

CELLINI
(à part)
C'est à qui sera le plus lâche, maintenant...

(haut)

Saint-Père, j'ai terminé ma tâche.

LE PAPE
(descendu de son siège)
Puisque Dieu lui-même a béni
Et tes travaux et ta hardiesse,
J'acquitte à l'instant ma promesse,
Et je te pardonne, ô Cellini!

CELLINI
Ô ma Teresa!

TERESA
Ô Cellini!

(Le Pape sort avec sa suite.)

FRANCESCO, BERNARDINO, LE CHOEUR
Viva! viva!

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA
Gloire immortelle!

LES OUVRIERS
L'or comme un soleil luit,
Le rubis étincelle
Comme un feu dans la nuit.

TERESA, ASCANIO, FIERAMOSCA
FRANCESCO, BERNARDINO, BALDUCCI
Gloire à lui!

TOUS
Les métaux, ces fleurs souterraines
Aux impérissables couleurs,
Ne fleurissent qu'au front des reines,
Des rois, des papes, des grands-ducs,
et des empereurs.
Honneur aux maîtres ciseleurs!
Tra la la la,
Honneur aux maîtres ciseleurs!



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