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ACTE IV


13. Air et Cavatine

(L'intérieur de la cabane de Masaniello. Le fond en est fermé par une voile de vaisseau. A droite, une chaise et une table; à gauche, une natte qui sert de lit à Masaniello. Masaniello, assis, le Marquis de Collone, un Magistrat, le Chef de la Justice, et les principaux habitants de Naples, debout et groupés autour de Masaniello)

MASANIELLO
(seul)
Spectacle affreux! jour de terreur.
Nos soldats révoltés ont fait trop de victimes…
Et je n'ai pu désarmer leur fureur!
Je ne sais quel dégoût s'empare de mon coeur.
Par des forfaits nous punissons des crimes.
O Dieu! toi qui m'as destiné
A remplir ce sanglant office,
Pour achever le sacrifice.
Grand Dieu! que ne m'as-tu donné
Leur inexorable justice!
Adoucis la rigueur de tes arrêts terribles.
Ne pourrais-je fléchir ces tigres inflexibles?
Rends-moi, pour t'obéir, digne de leur fureur
O Dieu puissant, touche leur coeur!
O Dieu! toi qui m'as destiné, etc.
Et cependant, pour eux mon coeur est alarmé.
Le vice-roi, que poursuivait leur rage,
Aux murs de Château-Neuf est encore enfermé.
Il faut, par un assaut, consommer notre ouvrage.

(Fenella entre.)

MASANIELLO
Que vois-je? Fenella!
Quelle horrible pâleur!
Nous venons, ô ma soeur!
De venger ton outrage.
Qui peut donc causer ta douleur?

(Fenella lui peint le désordre de Naples.)

MASANIELLO
J'ai voulu, mais en vain,
Mettre un terme au carnage.

(Fenella lui représente, par ses gestes, les horreurs auxquelles la ville est livrée, le pillage, le meurtre, l'incendie.)

MASANIELLO
Oui, des torches en feu dévorent des palais,
Des enfants étouffés par leur mère,
Des frères frappés par leurs frères.
Hélas! J'ai vu tous ces forfaits!
Mais, tu le sais, je n'en suis pas coupable.
Viens dans mes bras viens calmer ton effroi.

(Fenella lui fait entendre qu'elle ne peut résister à la fatigue.)

MASANIELLO
Ferme tes yeux, la fatigue t'accable:
Repose en paix, je veillerai sur toi.
Du pauvre seul ami fidèle,
Descends à ma voix qui t'appelle
Sommeil, descends du haut des cieux!
De son coeur bannis les alarmes:
Qu'un songe heureux sèche les larmes
Qui tombent encore de ses yeux.
Descends, toi par qui l'on oublie,
Sur sa paupière appesantie
De tan coeur bannis les alarmes! etc.

(Fenella s'endort sur le lit à gauche.)

14. Cavatine et Choeur

MASANIELLO
(Pietro entre avec des pêcheurs.)
C'est Pietro... Que voulez-vous de moi?!

PIETRO
Nos compagnons nous dépêchent vers toi?

MASANIELLO
Eh bien! que veut le peuple?

PIETRO
Il demande vengeance.
Plus de tyrans! plus de tyrans!
L'honneur t'engage! Plus d'esclavage!
A nos serments l'honneur t'engage!
Plus d'esclavage, plus de tyrans!

(Fenella, pendant ce choeur, s'éveille et écoute.)

MASANIELLO
Calmez-vous, amis: quel délire
A des meurtres nouveaux
Semble pousser vas bras?

PIETRO
Le fils du vice-roi se dérobe à nos coups.
Notre salut commun exige qu'il expire.
Il a près de ces lieux porté ses pas errants.

(Fenella, à part, exprime les craintes les plus vives.)

MASANIELLO
Eh! n'est-ce pas assez de chasser ces tyrans?
Faut-il les immoler?

PIETRO
Oui, nous voulons sa perte!

MASANIELLO
Ah! que la pitié vous arrête!

PIETRO ET LE CHOEUR
L'honneur t'engage,
Plus d'esclavage,
Plus de tyrans!
A nos serments
L'honneur t'engage!

MASANIELLO
Silence! écoutez-moi!
Trop de sang, de carnage,
Ont signalé votre fureur:
Je saurai mettre un terme
A votre aveugle rage.

PIETRO
Tu voudrais vainement enchaîner notre ardeur.
Tu nous trahis!…

MASANIELLO
Parlez plus bas... Ma soeur...

(Fenella a pris part à la scène, et au moment où Masaniello parle d'elle, affecte de dormir profondément.)

PIETRO
Elle repose.

MASANIELLO
Elle peut nous entendre.

PIETRO
Eh bien, entrons, suis-nous sans plus attendre.

MASANIELLO
Ah! que la pitié les arrête!

PIETRO, LE CHOEUR
L'honneur t'engage, etc.

(Ils entrent à l'intérieur de la chaumière. Fenella, seule, a tout entendu, elle frémit: mille sentiment confus l'agitent: le danger d'Alphonse, le souvenir de sa trahison. On frappe à la porte de la chaumière: Fenella s'effraie, elle hésite; on frappe de nouveau: elle se décide à ouvrir, reconnaît Alphonse et cache son visage dans ses mains. Entrent Alphonse et Elvire, enveloppée dans un manteau, la tête couverte d'un voile noir.)

ALPHONSE
Ah! qui que vous soyez, accueillez ma prière,
dérobez-nous à la mort.
Ciel! que vois-je? c'est elle!
O justice sévère!
Elle est maîtresse de mon sort!

(Fenella reculant avec effroi, lui fait entendre que jamais un crime ne reste impuni et lui reproche sa trahison. Fenella mettant le doigt sur sa bouche, lui fait signe qu'on peut les entendre, et l'entraîne rapidement de l'autre côté du théâtre, en lui montrant la porte par laquelle les pêcheurs viennent de sortir. Fenella jette un regard sur Elvire, court vers elle, entrouvre son manteau, lui arrache le voile qui couvre son visage, s'éloigne d'elle avec colère, et semble dire: voilà donc celle que tu m'as préférée, et tu veux que je l'épargne!)

ELVIRE
Fenella, sauvez man époux.

(Fenella n'est plus maîtresse d'elle-même et n'écoute que sa jalousie. Elle aurait sauvé Alphonse, mais elle veut perdre sa rivale. Déjà elle a fait un pas vers la porte de la cabane où les pêcheurs sont rassemblés.)

ELVIRE
(l'arrêtant)
Vous, nous trahir!
Quel transport vous entraîne?
Ne repoussez pas votre souveraine
Qui vous demande asile
Et tremble devant vous.

(Le coeur de Fenella passe tour à tour de la vengeance à la pitié: elle s'arrête entre Alphonse et Elvire.)

ELVIRE
Arbitre d'une vie
Qui va m'être ravie,
A ma voix qui supplie
Laissez-vous attendrir.

(Fenella s'est laissée toucher à la voix d'Elvire; et comme frappée de la voir si belle, elle retire brusquement sa main, que la princesse tenait dans les siennes.)

ELVIRE
Je pris pitié de vos alarmes
Lorsque je vis couler vos larmes;
A ma voix qui supplie
Laissez-vous attendrir.
Dans vos maux, fille infortunée,
Ma bonté fut votre secours;
Dans la même journée,
Je viens implorer votre secours.
Arbitre d'une vie
Qui va être ravie, etc.

(Fenella ne peut vaincre son émotion: elle les repousse encore, mais faiblement, et se détourne pour cacher des pleurs qu'elle veut étouffer. Alphonse et Elvire qui s'aperçoivent du sentiment qu'elle éprouve, se rapprochent d'elle et redoublent leurs instances avec un accent plus touchant. Elle ne peut résister aux prières d'Elvire; elle fait un violent effort sur elle-même, saisit leurs mains, et jure de les sauver ou de mourir avec eux. On entend du bruit; Masaniello sort de la porte à droite; Alphonse saisit son épée.)

15. Scène et Choeur

MASANIELLO
Des étrangers dans ma chaumière!
Qui cherchez-vous?

(Fenella fait signe à son frère qu'ils sont proscrits, qu'ils cherchent un asile, qu'elle leur a promis son appui.)

ALPHONSE
Errant dans l'ombre de la nuit,
Nous n'avons plus d'espoir;
Le peuple nous poursuit
Et nous fuyons sa fureur meurtrière.

MASANIELLO
A cette porte hospitalière
Jamais un malheureux n'a frappé vainement
Oui, quel que soit le sang
Dont cette arme est trempée,
Entrez, je vous reçois;
Et, mieux que votre épée,
L'hospitalité vous défend.

(Fenella exprime sa joie, et par ses gestes semble dire: ne craignez rien, vous voilà sauvés; mon frère répond de votre vie. Pietro et Borella entrent avec quelques conjurés.)

PIETRO
Par le peuple conduit,
Marchant d'un pas docile,
Les magistrats napolitains
Viennent déposer dans tes mains
Les clefs des portes de la ville.

(Apercevant Alphonse.)

Que vois-je?
O, juste Dieu! le fils du vice-roi!

MASANIELLO
Que me dis-tu, Pietro?

PIETRO
Lui-même est devant toi!

MASANIELLO
Je sens qu'en sa présence
Les torts de sa naissance
Réveillent mon courroux.
Mais, plus fort que la haine,
Le serment qui m'enchaîne
Le dérobe à leurs coups.

PIETRO
Du transport qui m'anime
Il sera la victime:
Qu'il craigne mon courroux.
Un hasard favorable
Permet que le coupable
Tombe enfin sous nos coups.

ELVIRE
J'attends avec constance
L'arrêt de leur vengeance
Qui doit me joindre à vous.
Le péril nous rassemble:
Si nous mourons ensemble,
Mon sort sera doux.

ALPHONSE
Funeste destinée!
Ah! qu'une infortunée
Échappe à leur courroux!
S'ils épargnent sa vie,
Je brave leur furie;
Mon sort me sera doux.

PIETRO, LE CHOEUR
Oui, tu nous l'as promis;
Qu'il tombe sous nos coups.
Oui, c'est lui que le ciel
Livre à notre courroux.

ALPHONSE
(à Pietro)
Farouche meurtrier,
Je brave ton courroux;
Viens me donner la mort
Ou tomber sous nos coups.

(Ils lèvent tous leurs poignards sur Alphonse. Fenella se jette entre eux et Alphonse, puis elle court vers son frère, et par ses gestes elle lui dit: il était sans asile, sons défense, il est venu en suppliant vous demander un asile; vous le lui avez accordé, vous l'avez reçu sous votre toit, vous lui avais juré protection, et vous le laisseriez immoler! Ces murs seraient teints de son sang!)

MASANIELLO
(à Fenella)
Sa confiance en moi ne sera pas trompée!
Je me rappelle mon serment:

(à Alphonse)

Et mieux que ton épée,
L'hospitalité te défend,
Qu'on respecte ses jours!

PIETRO ET LE CHOEUR
Nous avons ton serment,
Et sa vie est à nous.

MASANIELLO
D'où vous vient tant d'audace?
Qu'on se taise

PIETRO ET LE CHOEUR
Tyran, crains mon juste courroux!

MASANIELLO
Je suis tyran pour faire grâce,
Comme toi pour donner la mort.

(A Elvire, et à Alphonse.)

Partez, ne craignez rien.

(A Borella.)

Monte sur ma nacelle:
Aux murs du Château-Neuf
Conduis-les, sois fidèle:
Cours, Borella, tu réponds de leur sort.

PIETRO, LE CHOEUR
Tyran, crains mon juste transport!

MASANIELLO
(saisissant une hache)
Pour marcher sur leur trace,
Si de franchir le seuil
Un de vous a l'audace,
Il tombe sous ce bras vengeur.

PIETRO ET LE CHOEUR
(à voix basse)
N'avons-nous fait que changer d'oppresseur?

(Tous ouvrent un passage à Alphonse et à Elvire qui s'éloignent en regardant Fenella.)

16. Marche et choeur

(Le fond de la cabane, qui était formé par une voile de navire, s'ouvre en cet instant. On aperçoit les principaux habitants de Naples apportant à Masaniello les clefs de la ville. Le cortège porte des couronnes et des palmes)

CHOEUR
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.

PIETRO, LES CONJURÉS
De le frapper j'aurai la gloire:
Malheur à lui, j'en fais serment.
Du haut de son char de victoire
Je ferai tomber ce tyran!

(On présente à Masaniello les clefs de la ville, on le revêt d'un manteau magnifique, et un lui amène un cheval, sur lequel on l'invite à monter.)

MASANIELLO
Adieu donc, ma chaumière!
Adieu, séjour tranquille!
Je t'abandonne pour jamais.
Bonheur que j'ai goûté
Dans ce modeste asile,
Me suivras-tu dans un palais?

CHOEUR
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.

PIETRO ET LES CONJURÉS
De le frapper j'aurai la gloire;
Malheur à lui, j'en fais serment.
Malheur à lui
Au milieu des champs de victoire
Je ferai tomber ce tyran!

(Masaniello est monté sur un cheval au milieu du peuple qui se presse autour de lui, et il est environné de danses. Pendant ce temps Pietro et les conjurés le menacent de leurs poignards. Fenella, qui est près de Pietro, l'examine avec crainte, et pendant que le cortège s'empresse autour de son frère, ses regards inquiets s'élèvent vers le ciel et semblent prier pour lui.)
ACTE IV


13. Air et Cavatine

(L'intérieur de la cabane de Masaniello. Le fond en est fermé par une voile de vaisseau. A droite, une chaise et une table; à gauche, une natte qui sert de lit à Masaniello. Masaniello, assis, le Marquis de Collone, un Magistrat, le Chef de la Justice, et les principaux habitants de Naples, debout et groupés autour de Masaniello)

MASANIELLO
(seul)
Spectacle affreux! jour de terreur.
Nos soldats révoltés ont fait trop de victimes…
Et je n'ai pu désarmer leur fureur!
Je ne sais quel dégoût s'empare de mon coeur.
Par des forfaits nous punissons des crimes.
O Dieu! toi qui m'as destiné
A remplir ce sanglant office,
Pour achever le sacrifice.
Grand Dieu! que ne m'as-tu donné
Leur inexorable justice!
Adoucis la rigueur de tes arrêts terribles.
Ne pourrais-je fléchir ces tigres inflexibles?
Rends-moi, pour t'obéir, digne de leur fureur
O Dieu puissant, touche leur coeur!
O Dieu! toi qui m'as destiné, etc.
Et cependant, pour eux mon coeur est alarmé.
Le vice-roi, que poursuivait leur rage,
Aux murs de Château-Neuf est encore enfermé.
Il faut, par un assaut, consommer notre ouvrage.

(Fenella entre.)

MASANIELLO
Que vois-je? Fenella!
Quelle horrible pâleur!
Nous venons, ô ma soeur!
De venger ton outrage.
Qui peut donc causer ta douleur?

(Fenella lui peint le désordre de Naples.)

MASANIELLO
J'ai voulu, mais en vain,
Mettre un terme au carnage.

(Fenella lui représente, par ses gestes, les horreurs auxquelles la ville est livrée, le pillage, le meurtre, l'incendie.)

MASANIELLO
Oui, des torches en feu dévorent des palais,
Des enfants étouffés par leur mère,
Des frères frappés par leurs frères.
Hélas! J'ai vu tous ces forfaits!
Mais, tu le sais, je n'en suis pas coupable.
Viens dans mes bras viens calmer ton effroi.

(Fenella lui fait entendre qu'elle ne peut résister à la fatigue.)

MASANIELLO
Ferme tes yeux, la fatigue t'accable:
Repose en paix, je veillerai sur toi.
Du pauvre seul ami fidèle,
Descends à ma voix qui t'appelle
Sommeil, descends du haut des cieux!
De son coeur bannis les alarmes:
Qu'un songe heureux sèche les larmes
Qui tombent encore de ses yeux.
Descends, toi par qui l'on oublie,
Sur sa paupière appesantie
De tan coeur bannis les alarmes! etc.

(Fenella s'endort sur le lit à gauche.)

14. Cavatine et Choeur

MASANIELLO
(Pietro entre avec des pêcheurs.)
C'est Pietro... Que voulez-vous de moi?!

PIETRO
Nos compagnons nous dépêchent vers toi?

MASANIELLO
Eh bien! que veut le peuple?

PIETRO
Il demande vengeance.
Plus de tyrans! plus de tyrans!
L'honneur t'engage! Plus d'esclavage!
A nos serments l'honneur t'engage!
Plus d'esclavage, plus de tyrans!

(Fenella, pendant ce choeur, s'éveille et écoute.)

MASANIELLO
Calmez-vous, amis: quel délire
A des meurtres nouveaux
Semble pousser vas bras?

PIETRO
Le fils du vice-roi se dérobe à nos coups.
Notre salut commun exige qu'il expire.
Il a près de ces lieux porté ses pas errants.

(Fenella, à part, exprime les craintes les plus vives.)

MASANIELLO
Eh! n'est-ce pas assez de chasser ces tyrans?
Faut-il les immoler?

PIETRO
Oui, nous voulons sa perte!

MASANIELLO
Ah! que la pitié vous arrête!

PIETRO ET LE CHOEUR
L'honneur t'engage,
Plus d'esclavage,
Plus de tyrans!
A nos serments
L'honneur t'engage!

MASANIELLO
Silence! écoutez-moi!
Trop de sang, de carnage,
Ont signalé votre fureur:
Je saurai mettre un terme
A votre aveugle rage.

PIETRO
Tu voudrais vainement enchaîner notre ardeur.
Tu nous trahis!…

MASANIELLO
Parlez plus bas... Ma soeur...

(Fenella a pris part à la scène, et au moment où Masaniello parle d'elle, affecte de dormir profondément.)

PIETRO
Elle repose.

MASANIELLO
Elle peut nous entendre.

PIETRO
Eh bien, entrons, suis-nous sans plus attendre.

MASANIELLO
Ah! que la pitié les arrête!

PIETRO, LE CHOEUR
L'honneur t'engage, etc.

(Ils entrent à l'intérieur de la chaumière. Fenella, seule, a tout entendu, elle frémit: mille sentiment confus l'agitent: le danger d'Alphonse, le souvenir de sa trahison. On frappe à la porte de la chaumière: Fenella s'effraie, elle hésite; on frappe de nouveau: elle se décide à ouvrir, reconnaît Alphonse et cache son visage dans ses mains. Entrent Alphonse et Elvire, enveloppée dans un manteau, la tête couverte d'un voile noir.)

ALPHONSE
Ah! qui que vous soyez, accueillez ma prière,
dérobez-nous à la mort.
Ciel! que vois-je? c'est elle!
O justice sévère!
Elle est maîtresse de mon sort!

(Fenella reculant avec effroi, lui fait entendre que jamais un crime ne reste impuni et lui reproche sa trahison. Fenella mettant le doigt sur sa bouche, lui fait signe qu'on peut les entendre, et l'entraîne rapidement de l'autre côté du théâtre, en lui montrant la porte par laquelle les pêcheurs viennent de sortir. Fenella jette un regard sur Elvire, court vers elle, entrouvre son manteau, lui arrache le voile qui couvre son visage, s'éloigne d'elle avec colère, et semble dire: voilà donc celle que tu m'as préférée, et tu veux que je l'épargne!)

ELVIRE
Fenella, sauvez man époux.

(Fenella n'est plus maîtresse d'elle-même et n'écoute que sa jalousie. Elle aurait sauvé Alphonse, mais elle veut perdre sa rivale. Déjà elle a fait un pas vers la porte de la cabane où les pêcheurs sont rassemblés.)

ELVIRE
(l'arrêtant)
Vous, nous trahir!
Quel transport vous entraîne?
Ne repoussez pas votre souveraine
Qui vous demande asile
Et tremble devant vous.

(Le coeur de Fenella passe tour à tour de la vengeance à la pitié: elle s'arrête entre Alphonse et Elvire.)

ELVIRE
Arbitre d'une vie
Qui va m'être ravie,
A ma voix qui supplie
Laissez-vous attendrir.

(Fenella s'est laissée toucher à la voix d'Elvire; et comme frappée de la voir si belle, elle retire brusquement sa main, que la princesse tenait dans les siennes.)

ELVIRE
Je pris pitié de vos alarmes
Lorsque je vis couler vos larmes;
A ma voix qui supplie
Laissez-vous attendrir.
Dans vos maux, fille infortunée,
Ma bonté fut votre secours;
Dans la même journée,
Je viens implorer votre secours.
Arbitre d'une vie
Qui va être ravie, etc.

(Fenella ne peut vaincre son émotion: elle les repousse encore, mais faiblement, et se détourne pour cacher des pleurs qu'elle veut étouffer. Alphonse et Elvire qui s'aperçoivent du sentiment qu'elle éprouve, se rapprochent d'elle et redoublent leurs instances avec un accent plus touchant. Elle ne peut résister aux prières d'Elvire; elle fait un violent effort sur elle-même, saisit leurs mains, et jure de les sauver ou de mourir avec eux. On entend du bruit; Masaniello sort de la porte à droite; Alphonse saisit son épée.)

15. Scène et Choeur

MASANIELLO
Des étrangers dans ma chaumière!
Qui cherchez-vous?

(Fenella fait signe à son frère qu'ils sont proscrits, qu'ils cherchent un asile, qu'elle leur a promis son appui.)

ALPHONSE
Errant dans l'ombre de la nuit,
Nous n'avons plus d'espoir;
Le peuple nous poursuit
Et nous fuyons sa fureur meurtrière.

MASANIELLO
A cette porte hospitalière
Jamais un malheureux n'a frappé vainement
Oui, quel que soit le sang
Dont cette arme est trempée,
Entrez, je vous reçois;
Et, mieux que votre épée,
L'hospitalité vous défend.

(Fenella exprime sa joie, et par ses gestes semble dire: ne craignez rien, vous voilà sauvés; mon frère répond de votre vie. Pietro et Borella entrent avec quelques conjurés.)

PIETRO
Par le peuple conduit,
Marchant d'un pas docile,
Les magistrats napolitains
Viennent déposer dans tes mains
Les clefs des portes de la ville.

(Apercevant Alphonse.)

Que vois-je?
O, juste Dieu! le fils du vice-roi!

MASANIELLO
Que me dis-tu, Pietro?

PIETRO
Lui-même est devant toi!

MASANIELLO
Je sens qu'en sa présence
Les torts de sa naissance
Réveillent mon courroux.
Mais, plus fort que la haine,
Le serment qui m'enchaîne
Le dérobe à leurs coups.

PIETRO
Du transport qui m'anime
Il sera la victime:
Qu'il craigne mon courroux.
Un hasard favorable
Permet que le coupable
Tombe enfin sous nos coups.

ELVIRE
J'attends avec constance
L'arrêt de leur vengeance
Qui doit me joindre à vous.
Le péril nous rassemble:
Si nous mourons ensemble,
Mon sort sera doux.

ALPHONSE
Funeste destinée!
Ah! qu'une infortunée
Échappe à leur courroux!
S'ils épargnent sa vie,
Je brave leur furie;
Mon sort me sera doux.

PIETRO, LE CHOEUR
Oui, tu nous l'as promis;
Qu'il tombe sous nos coups.
Oui, c'est lui que le ciel
Livre à notre courroux.

ALPHONSE
(à Pietro)
Farouche meurtrier,
Je brave ton courroux;
Viens me donner la mort
Ou tomber sous nos coups.

(Ils lèvent tous leurs poignards sur Alphonse. Fenella se jette entre eux et Alphonse, puis elle court vers son frère, et par ses gestes elle lui dit: il était sans asile, sons défense, il est venu en suppliant vous demander un asile; vous le lui avez accordé, vous l'avez reçu sous votre toit, vous lui avais juré protection, et vous le laisseriez immoler! Ces murs seraient teints de son sang!)

MASANIELLO
(à Fenella)
Sa confiance en moi ne sera pas trompée!
Je me rappelle mon serment:

(à Alphonse)

Et mieux que ton épée,
L'hospitalité te défend,
Qu'on respecte ses jours!

PIETRO ET LE CHOEUR
Nous avons ton serment,
Et sa vie est à nous.

MASANIELLO
D'où vous vient tant d'audace?
Qu'on se taise

PIETRO ET LE CHOEUR
Tyran, crains mon juste courroux!

MASANIELLO
Je suis tyran pour faire grâce,
Comme toi pour donner la mort.

(A Elvire, et à Alphonse.)

Partez, ne craignez rien.

(A Borella.)

Monte sur ma nacelle:
Aux murs du Château-Neuf
Conduis-les, sois fidèle:
Cours, Borella, tu réponds de leur sort.

PIETRO, LE CHOEUR
Tyran, crains mon juste transport!

MASANIELLO
(saisissant une hache)
Pour marcher sur leur trace,
Si de franchir le seuil
Un de vous a l'audace,
Il tombe sous ce bras vengeur.

PIETRO ET LE CHOEUR
(à voix basse)
N'avons-nous fait que changer d'oppresseur?

(Tous ouvrent un passage à Alphonse et à Elvire qui s'éloignent en regardant Fenella.)

16. Marche et choeur

(Le fond de la cabane, qui était formé par une voile de navire, s'ouvre en cet instant. On aperçoit les principaux habitants de Naples apportant à Masaniello les clefs de la ville. Le cortège porte des couronnes et des palmes)

CHOEUR
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.

PIETRO, LES CONJURÉS
De le frapper j'aurai la gloire:
Malheur à lui, j'en fais serment.
Du haut de son char de victoire
Je ferai tomber ce tyran!

(On présente à Masaniello les clefs de la ville, on le revêt d'un manteau magnifique, et un lui amène un cheval, sur lequel on l'invite à monter.)

MASANIELLO
Adieu donc, ma chaumière!
Adieu, séjour tranquille!
Je t'abandonne pour jamais.
Bonheur que j'ai goûté
Dans ce modeste asile,
Me suivras-tu dans un palais?

CHOEUR
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.

PIETRO ET LES CONJURÉS
De le frapper j'aurai la gloire;
Malheur à lui, j'en fais serment.
Malheur à lui
Au milieu des champs de victoire
Je ferai tomber ce tyran!

(Masaniello est monté sur un cheval au milieu du peuple qui se presse autour de lui, et il est environné de danses. Pendant ce temps Pietro et les conjurés le menacent de leurs poignards. Fenella, qui est près de Pietro, l'examine avec crainte, et pendant que le cortège s'empresse autour de son frère, ses regards inquiets s'élèvent vers le ciel et semblent prier pour lui.)



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