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ACTE II


Premier Tableau

(La scène représente un carrefour au bas de la butte Montmartre. À gauche, au fond de la scène, un escalier descendant; plus à gauche, une ruelle puis un hangar; à droite, une maison et un cabaret; au fond, à droite, un escalier montant, plus à droite une ruelle; au loin, à droite, la Butte; à gauche le faubourg)

Scène Première

(Au lever du rideau, sous le hangar, une laitière prépare son étalage et allume son feu; près d'elle, sur une table à la terrasse d'un marchand de vin, une fillette (17 ans) plie les journaux du matin. A droite, près d'une poubelle renversée, une petite chiffonnière travaille hâtivement; à côté d'elle une glaneuse de charbon et, plus loin, un bricoleur fouillent les ordures. Des ménagères vont aux provisions. Cinq heures du matin, en avril. Un léger brouillard enveloppe la ville)

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
(à la glaneuse)
Dir' qu'en c'moment y a des femmes
qui dorment dans de la soie!

LA GLANEUSE DE CHARBON
Bah! les draps de soie
s'usent plus vite que les autres.

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
Oui, parce qu'on y dort plus longtemps!

LA GLANEUSE
Grande bête! ton tour viendra…

(Un noctambule paraît)

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
Mon tour? si c'était vrai!

(Le noctambule s'approche de la plieuse)

LE NOCTAMBULE
Si jolie, si matin…

(il tourne autour de la fillette)

Malice du destin,
qui revêt de satin
et de robes d'aurore
les guetteuses de nuit
aux rides inclémentes
et cache au libertin,
sous des voiles de nuit
les fillettes d'aurore
que le désir tourmente.

(à la plieuse)

Un baiser?

LA PLIEUSE
Passez vot' chemin!

LE NOCTAMBULE
(riant)
Mon chemin, je le cherche…
me tendras-tu la perche?

(avec afféterie)

Sans les lanternes de tes jolis yeux,
je risque fort de me perdre!
tu veux?…

(La fillette lui tourne le dos)

LA GLANEUSE
(s'étirant)
Ah!

LE BRICOLEUR
(geignant)
Ah!

LE NOCTAMBULE
(regardant autour de lui)
En ce froid carrefour
où gémit la souffrance,
je me sens mal à l'aise,

(à la fillette)

et sans ta jeune chair il me semblerait choir
au seuil du sombre enfer où le Dante écrivit:
Ici point d'espérance!
Le son de ma voix
éveille-t-il en toi
une vague souvenance…
que tu restes songeuse?..
ou bien un frais désir
fait-il bondir
ton coeur d'amoureuse?

LA PLIEUSE
(riant)
Vous êtes fou!

LA LAITIÈRE
(riant)
Sa folie n'est pas dangereuse!…

(le noctambule fait une pirouette)

Qui êtes-vous ?

LE NOCTAMBULE
(rejetant son manteau sur l'épaule et apparaissant séduisant, tout à fait joli dans un costume de printemps auquel sont piqués quelques grelots de folie)
Je suis le Plaisir de Paris!

(Les deux femmes font un geste d'étonnement admiratif. La petite chiffonnière, la glaneuse, le bricoleur interrompent leur travail et s'approchent. D'autres figures de souffrance, sorties de l'ombre, se groupent derrière eux. Le noctambule pirouette de nouveau)

LA LAITIÈRE
Où allez-vous?

LE NOCTAMBULE
Je vais vers les Amantes
que le Désir tourmente!
Je vais cherchant les coeurs
qu'oublia le bonheur.

(montrant la ville)

Là-bas glanant le Rire, ici semant l'Envie,
prêchant partout le droit de tous à la folie:
Je suis le Procureur de la grande Cité!
Ton humble serviteur… ou ton maître!

LA LAITIÈRE
(le menaçant de son balai)
Effronté!

(Il s'enfuit en riant)

LE NOCTAMBULE
Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!

(Au coin de la rue, il heurte violemment le chiffonnier et disparaît)

LE CHIFFONNIER
Hé! fait' attention! butor!

(le chiffonnier chancelle et tombe)

LE NOCTAMBULE
(déjà loin)
Je suis le Procureur de la grande Cité!

(Le bricoleur s'avance vers le chiffonnier;
il le débarrasse de sa hotte, puis le relève)

LE CHIFFONNIER
(à part)
Ah!… je le connais… le misérable! ce n'est pas
la première fois qu'il se trouve sur mon chemin!

(au bricoleur)

Un soir, il y a longtemps, je m'en souviens
comme si c'était hier… ici, au même endroit,
il m'est apparu…

(La plieuse fait un paquet de ses journaux et s'en va)

hélas! il n'était pas seul ce jour-là…
une fillette lui donnait la main et souriait à sa chanson…
c'était ma fille!

(dramatique)

Je l'avais laissée là, au travail… il est venu,
il lui a soufflé à l'oreille ses tentations mauvaises…

(douloureux)

et la coquette l'a écouté… ell'l'a suivi… en s'enfuyant,
ell'm'a heurté… comme aujourd'hui… je suis tombé!
Ah! ah! ah! ah!

(Il sanglote et se met au travail)

LA GLANEUSE, LA CHIFFONIERE
Pauvre homme!

LE BRICOLEUR
Bah! dans toutes les familles, c'est la même chose!
Moi, j'en avais trois, je n'ai pu les tenir!
Faut pas leur en vouloir si elles préfèr'
à notre vie d'enfer le paradis qui les appelle là-bas…

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
(à part)
Est-c' que les bons lits,
les belles robes, comme le soleil,

(elle tend les bras vers le soleil dont les premiers rayons éclairent la Butte)

ne devraient pas être à tout le monde!

Scène Seconde

(Deux gardiens de la paix traversent lentement la scène et s'approchent de la laitière. Le carrefour s'anime.
Une balayeuse apparaît au fond et s'avance vers le groupe)

PREMIER GARDIEN
(à la laitière)
Belle journée!

LA LAITIÈRE
Voici le printemps.

PREMIER GARDIEN
La saison des amours…

LA LAITIÈRE
Pour ceux qui ont vingt ans!

DEUXIÈME GARDIEN
Bah! chacun son tour…

LA LAITIÈRE
J'attends encore le mien!

PREMIER GARDIEN
Vous n'avez jamais aimé?

(Un gavroche s'approche de l'éventaire et se chauffe les mains au fourneau)

LA LAITIÈRE
(simplement)
Je n'ai pas eu le temps!

(Les gardiens rient)

LA GAVROCHE
(à la laitière)
Un p'tit noir?

LA BALAYEUSE
(fanfaronne)
Moi, j'ai eu ch'vaux et voitures…
Y a vingt ans

(triomphante)

j'étais la reine de Paris!

(comique)

quell' dégringolade! hein? mais je ne regrette rien…
je me suis tant amusée…

(sentimentale)

Ah! la belle vie! le joyeux, le tendre,
l'inoubliable paradis!

(Le gavroche, qui l'a écoutée, hausse les épaules, puis s'approche d'elle, la tire par la manche)

LE GAVROCHE
(avec une naïveté feinte)
Dites: donnez-moi l'adresse…

LA BALAYEUSE
Quelle adresse?

LE GAVROCHE
(goguenard)
L'adresse… de vot' paradis!

LA BALAYEUSE
Mais, mon petit,

(montrant la ville, tendre)

c'est Paris!

LE GAVROCHE
(jouant l'étonnement)
Paris…

(il regarde la ville)

c'est étonnant! depuis que j'suis au monde
j'm'en étais pas encore aperçu!

PREMIER GARDIEN
(bourru)
Allons, circule!

LE GAVROCHE
(narquois, froidement)
De quoi… on n'peut pas s'instruire?..

PREMIER GARDIEN
(brutal)
Va travailler!

(Il le pousse. Le gavroche immobile, toise le gardien, puis d'une pirouette nonchalante il lui tourne le dos et s'en va lentement arrivé au coin de la rue, il se retourne)

LE GAVROCHE
(criant, ses mains en porte-voix)
Y en a donc que pour les femm's, dans vot' paradis!

(geste menaçant des gardiens; le gamin s'enfuit; les gardiens s'éloignent du même côté. La petite chiffonnière s'en va d'un autre côté, courbée sous le poids d'un sac de chiffons. La balayeuse reprend son travail et disparaît dans la rue voisine. La glaneuse s'approche de la laitière)

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
(avec amertume)
Y en a qu'pour les femmes!…

(Le chiffonnier et le bricoleur montent l'escalier. Julien paraît au fond de la scène; il fait un geste à ses amis)

Scène Troisième

(Les bohèmes paraissent en haut de l'escalier et s'avancent, comiquement, avec des allures de conspirateurs)

LE PEINTRE
(à Julien)
C'est ici?

LE SCULPTEUR
C'est là qu'elle travaille?

(la glaneuse s'éloigne)

JULIEN
(indiquant la maison)
Sa mère l'accompagnera jusqu'à cette porte…
sitôt disparue, je m'élance… je rattrape Louise…

(rageusement)

et, si ses parents refusent…

LE PEINTRE
Tu l'enlèves!

(Julien approuve)

TOUS
(entourant Julien)
Bravo! bravo! bravo!

LE CHANSONNIER
Mais, consentira-t-elle?

JULIEN
Je la déciderai!

(Ils se répandent sur la place: à droite, le sculpteur, le peintre et le jeune poète; à gauche, Julien, l'étudiant, les philosophes et le chansonnier. Les autres inspectent silencieusement les alentours)

LE PEINTRE
(à Julien)
Nous en ferons notre Muse!

LE SCULPTEUR
(au poète)
Le coin est joli…

LE CHANSONNIER
(à Julien)
Muse des Bohèmes!

LE PEINTRE
(au sculpteur)
Un vrai carrefour à sérénades…

PREMIER PHILOSOPHE
(avec dédain)
Une muse?

LE SCULPTEUR
(au peintre)
Nous aurions dû prendre nos instruments…

LE CHANSONNIER
(au philosophe)
On la couronnera!

(Des têtes de bonnes paraissent aux fenêtres de la maison)

LE SCULPTEUR
Nous reviendrons.

PREMIER PHILOSOPHE
Les Muses sont mortes!

LE CHANSONNIER
(enthousiaste)
On les ressuscitera!

LE PEINTRE
(lorgnant les fenêtres)
Les jolies filles!

LE SCULPTEUR
Mesdemoiselles?

LE CHANSONNIER
Elles sont charmantes!

LE JEUNE POETE
Ravissantes!

(D'autres têtes paraissent à d'autres fenêtres. Les bohèmes envoient des baisers et saluent; d'autres font les clowns. Le chansonnier, grattant sa canne ainsi qu'une guitare, se met en évidence. À l'écart dissertent les philosophes)

LE CHANSONNIER
Enfants de la bohème,
Nous aimons qui nous aime!
Toujours gais et pimpants,
Les femm's nous trouvent séduisants…

DEUXIEME PHILOSOPHE
(à l'autre)
Pourquoi refuseraient-ils?

LE CHANSONNIER
Quoiqu' sans argents!

PREMIER PHILOSOPHE
Ils préfèrent sans doute
en faire la femme d'un bourgeois!

LE CHANSONNIER
Presqu' indigents!

DEUXIEME PHILOSOPHE
(ironique)
Mais, les ouvriers méprisent les bourgeois!

PREMIER PHILOSOPHE
Ah! ah! tu crois ça!

LE CHANSONNIER
Mais nous somm's très intelligents!

(Cris et bravos; des fenêtres on jette des sous. Les bohèmes saluent ironiquement)

LE PEINTRE
(saluant)
Aimez-vous la peinture?

LE SCULPTEUR
(de même)
La sculpture?

LE CHANSONNIER
(de même)
La musique?

LE JEUNE POETE
Je suis un grand poète!

PREMIER PHILOSOPHE
Mon cher, l'idéal des ouvriers
c'est d'être des bourgeois.

(tous approuvent)

le désir des bourgeois:
être des grands seigneurs…

(nouvelle approbation plus nourrie. Ironique)

et le rêve des grands seigneurs:

(attention générale ironique. Emphatique)

devenir des artistes!

(rires)

LE PEINTRE
Et le rêve des artistes!

PREMIER PHILOSOPHE
(avec emphase)
Être des dieux!

TOUS
Bravo!

LES BOHÈMES
Oui, des dieux!

L'APPRENTI
(traversant la scène, passant dans le fond)
Allez donc travailler, tas d'feignants!

(Les bohèmes esquissent une poursuite, puis ils descendent l'escalier en chantant. Le philosophe, le chansonnier, le peintre et l'étudiant vont dire adieu à Julien)

LES BOHÈMES
Enfants de la bohème,
Nous aimons qui nous aime.
Toujours gais et pimpants,
les femm's nous trouvent séduisants…

JULIEN
(à ses amis, fiévreusement)
Voici l'heure, laissez-moi.

LES BOHÈMES
Quoiqu' sans argents!

LE PREMIER PHILOSOPHE
(à Julien)
Allons, bonne chance…

LE CHANSONNIER
(l'excitant)
Enlève la redoute!..

LES BOHÈMES
(déjà loin)
Presqu'indigents!

LE PEINTRE
(avec mystère)
Sois éloquent!

L'ETUDIANT
(donnant une accolade à Julien)
A tout à l'heure…

(ils s'éloignent)

LES BOHÈMES
(très loin)
Mais nous somm's très intelligents!

(cris lointains des bohèmes)

Scène Quatrième

JULIEN
(dans une agitation douloureuse)
Elle va paraître, ma joie, mon tourment, ma vie!
Voudra-t-elle me suivre?
Voudra-t-elle qu'aujourd'hui
notre amour soit vainqueur!
Que dois-je lui dire? Comment la décider?

(avec angoisse)

Qui viendrait à mon aide?…

LA REMPAILLEUSE
(lointaine)
La caneus', racc'modeus' de chais's!..

(Julien fait un geste de surprise)

MARCHAND DE CHIFFONS
(lointain)
Marchand d'chiffons,
ferraille à vendr'!…

(Il écoute avec émoi croissant; les chants qui se rapprochent)

LA REMPAILLEUSE
(plus près)
la caneus', racc'modeus' de chais's!…

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
(lointaine)
artichauts, des gros artichauts!

LE MARCHAND DE CAROTTES
v'là d'la carott', elle est bell',
v'là d'la carott'! d'la carott'!

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
A la tendress', la verduress'!

LE MARCHAND DE CAROTTES
(très loin)
D'la carott'!

LA MARCHANDE DE MOURON
(près de la scène)
Mouron pour les p'tits oiseaux!

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
(se rapprochant)
Et à un sou, vert et tendre,
et à un sou!

(flûte du chevrier lointain)

LA MARCHANDE DE MOURON
(près de la scène)
Mouron pour les p'tits oiseaux!

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
En v'là des gros, des bien beaux!

MARCHANDS DE TONNEAUX
Tonneaux, tonneaux,
v'la l'marchand d'tonneaux!

MARCHANDS DE BALAIS
Ach'tez des balais, v'la l'marchand d'balais;
c'est papa, qui les fait, c'est maman qui les vend,
c'est moi qui mang' l'argent!

MARCHANDS DE POMMES DE TERRES
Pomm's terr', pomm's terr', oh les pomm's terre,
au boisseau, trois sous l'quart,
c'est d'la holland'!

MARCHANDS DE POIS VERTS
Pois verts, pois verts,
dix sous l'boisseau!

JULIEN
(avec enthousiasme)
Ah! chanson de Paris,
où vibre et palpite mon âme!

MARCHANDS ET MARCHANDES
(lointain)
Pois verts! pois verts!

JULIEN
Naïf et vieux refrain du faubourg qui s'éveille,
aube sonore qui réjouit mon oreille!
Cris de Paris… voix de la rue:
Êtes-vous le chant de victoire
de notre amour triomphant?..

(Des ouvrières paraissent au fond. Julien se cache sous le hangar, épiant, anxieux)

Scène Cinquième

BLANCHE
Bonjour!

MARGUERITE
Bonjour!

BLANCHE
Comment vas-tu?

(Elles disparaissent à l'entrée de la maison. Une autre paraît faisant un geste à une quatrième qui s'avance)

SUZANNE
Nous sommes en avance?

GERTRUDE
Il est huit heures…

SUZANNE
Ah!

(Elles entrent dans la maison. Deux autres s'avancent en caquetant)

IRMA
Eh! bien, tu t'es amusée, hier?

CAMILLE
Ah! c'que j'ai ri!

IRMA
Tu sais… le grand Léon…

(elle lui parle à l'oreille)

CAMILLE
Vrai?

IRMA
En mariage, ma chère!

(elles disparaissent)

JULIEN
Viendra-t-elle?

(impatient, il sort de sa cachette; trois ouvrières entrent et le regardent gesticuler)

L'APPRENTIE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

ÉLISE
Qu'il est beau!

MADELEINE
Eh! l'artiste!

L'APPRENTIE
Il attend sa belle!

MADELEINE, MARGUERITE
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

L'APPRENTIE, MADELEINE
MARGUERITE
C'te tête!

(Elles s'enfuient en riant. Julien les regarde entrer dans la maison, il reste pensif, puis il va vers la rue. Julien, apercevant enfin Louise et sa mère, manifeste sa joie; il revient en courant, va se cacher dans le hangar et guette. Étonné de ne pas les voir, il regarde; il les aperçoit et se dissimule vivement)

Scène Sixième

(La mère et Louise entrent; elles s'avancent lentement; elles s'arrêtent)

LA MÈRE
(bougonnant)
Pourquoi te retourner? Il nous suit, sans doute… suffit!
Je d'mand'rai à ton père
que dorénavant tu travailles chez nous.

(Louise lève les yeux au ciel. Mimique de Julien qui, n'y pouvant tenir, se montre à Louise)

Ah! t'as beau faire les gros yeux!…

(Louise, voyant Julien, porte la main sur son coeur)

On changera ta mauvaise tête,
Il faudra bien que Louise
reste une fille honnête!..
Allons, au revoir!

(Louise, froidement, lui tend la joue; la mère l'embrasse avec tendresse. Louise entre dans la maison, la mère s'éloigne lentement, surveille un instant les fenêtres de l'atelier; arrivée près de la rue, elle guette de tous côtés, méfiante, puis disparaît. Julien se risque timidement, s'enhardit, hésite, puis s'élance dans la maison)

MARCHAND DE LA RUE
(lointain)
V'là d'la carotte elle est bell'!
V'là d'la carott'! d'la carott'! d'la carott'!

Scène Septième

(Julien reparaît, entraînant Louise)

LOUISE
(affolée, se débattant)
Laissez-moi… ah! de grâce!

(Julien l'entraîne dans le hangar)

JULIEN
Alors, ils ont refusé?

(Louise se débat et veut fuir)

LOUISE
Je vous en prie! si ma mère revenait…

JULIEN
Ils ont refusé?

LOUISE
Vous me faites mourir de peur!

JULIEN
Et tu supportes cette chose! tu ne te révoltes pas?

LOUISE
Que puis-je faire?

JULIEN
Tu le demandes!

LOUISE
Ils sont les maîtres!

JULIEN
Pourquoi, les maîtres?
Parce qu'ils t'on fait naître, se croient-ils le droit
d'emprisonner ta jeunesse adorable?

LOUISE
Julien!…

JULIEN
D'asservir ta vie!

LOUISE
(suppliante)
Ah! par pitié!

JULIEN
De la murer pour leur plaisir!

LOUISE
Laissez-moi partir!

JULIEN
Ta volonté, désormais, est celle d'une femme
et vaut la leur: tu es femme, tu peux, tu dois vouloir!

LOUISE
(ne sachant que répondre)
Ah! je vais être en retard..

(suppliante)

laissez-moi partir.

(Julien, fâché de son indifférence, la laisse partir. Elle fait quelques pas, puis revient, souriante, espiègle)

JULIEN
Tu ne m'aimes plus!

LOUISE
(naïvement)
Ce n'est pas vrai!

(Les cris de la rue reparaissent, lointains)

JULIEN
Si tu m'aimais, oublierais-tu ta promesse?

(Louise, troublée, se détourne)

UNE MARCHANDE DE LA RUE
(lointaine)
V'là du cresson d'fontain', la santé du corps!

JULIEN
Écrivez encore à mon père, s'il refuse votre demande
je promets de fuir avec vous.

UNE MARCHANDE
(lointaine)
Mouron pour les p'tits oiseaux!

UN MARCHAND
(lointain)
Pois verts! pois verts!

LOUISE
(presque parlé)
Ah! si je pouvais…

(flûte du chevrier)

si mon père…

JULIEN
Ton père te pardonnerait!

LOUISE
Jamais!

JULIEN
Plus tard, quand ton bonheur…

LOUISE
Mon abandon le tuerait et je l'aime mon père,
autant que je t'aime…

JULIEN
(la serrant dans ses bras)
Ah!.. ah! Louise, si tu m'aimes,
partons de suite au Pays

(montrant la Butte ensoleillée)

où vivent libres les Amants!
Viens, je te choierai tant, et toute ta vie!

(De la rue voisine viennent des cris et des rires)

Viens vers la Joie, le Plaisir!

(Entendant des rires, Louise, troublée, veut fuir, Julien la retient. Quatre ouvrières traversent la scène en riant et entrent dans la maison)

JULIEN
(plus pressant)
Si tu m'aimes, Louise, Viens, fuyons de suite,
si tu m'aimes, n'attends pas plus longtemps!
Tiens ta promesse dès maintenant, Louise! Louise!

(il veut l'entraîner)

LOUISE
(éperdue, se débattant)
Julien!

JULIEN
Viens!

LOUISE
Ah! je deviens folle…

JULIEN
Vers le plaisir!…

LOUISE
(affolée)
Je ne sais que faire… laissez-moi partir!
Demain… plus tard…

(avec tendresse)

Je serai ta femme! Julien!. mon bien-aimé!…

(Flûte lointaine du chevrier. Louise se jette à son cou, ils s'embrassent; puis Louise se dégage et s'éloigne vers la maison; sur le seuil de la porte, elle envoie un baiser. Julien répond avec tristesse. - Louise disparaît)

Scène Huitième

UN MARCHAND D'HABITS
(descendant l'escalier)
Marchand d'habits!…
Avez-vous des habits à vendr'?

(il interroge les fenêtres)

Marchand d'habits!…

(il se tourne de l'autre côté)

avez-vous des habits à vendr'?

(Mélancoliquement il s'éloigne. Julien, accablé, s'achemine tristement vers la Ville)

Marchand d'habits!…
Avez-vous des habits à vendr'?

(Julien, sur le seuil de l'escalier, près de la rue, fait un dernier geste de désespoir, descend lentement et disparaît. Le rideau tombe très lentement)

MARCHANDE DE MOURON
(Enfant. Très loin)
Mouron pour les p'tits oiseaux!…

(flûte du chevrier)

MARCHANDE D'ARTICHAUTS
(très lointaine)
A la tendress'

(s'éloignant)

la verduress'!…

Interlude
ACTE II


Premier Tableau

(La scène représente un carrefour au bas de la butte Montmartre. À gauche, au fond de la scène, un escalier descendant; plus à gauche, une ruelle puis un hangar; à droite, une maison et un cabaret; au fond, à droite, un escalier montant, plus à droite une ruelle; au loin, à droite, la Butte; à gauche le faubourg)

Scène Première

(Au lever du rideau, sous le hangar, une laitière prépare son étalage et allume son feu; près d'elle, sur une table à la terrasse d'un marchand de vin, une fillette (17 ans) plie les journaux du matin. A droite, près d'une poubelle renversée, une petite chiffonnière travaille hâtivement; à côté d'elle une glaneuse de charbon et, plus loin, un bricoleur fouillent les ordures. Des ménagères vont aux provisions. Cinq heures du matin, en avril. Un léger brouillard enveloppe la ville)

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
(à la glaneuse)
Dir' qu'en c'moment y a des femmes
qui dorment dans de la soie!

LA GLANEUSE DE CHARBON
Bah! les draps de soie
s'usent plus vite que les autres.

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
Oui, parce qu'on y dort plus longtemps!

LA GLANEUSE
Grande bête! ton tour viendra…

(Un noctambule paraît)

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
Mon tour? si c'était vrai!

(Le noctambule s'approche de la plieuse)

LE NOCTAMBULE
Si jolie, si matin…

(il tourne autour de la fillette)

Malice du destin,
qui revêt de satin
et de robes d'aurore
les guetteuses de nuit
aux rides inclémentes
et cache au libertin,
sous des voiles de nuit
les fillettes d'aurore
que le désir tourmente.

(à la plieuse)

Un baiser?

LA PLIEUSE
Passez vot' chemin!

LE NOCTAMBULE
(riant)
Mon chemin, je le cherche…
me tendras-tu la perche?

(avec afféterie)

Sans les lanternes de tes jolis yeux,
je risque fort de me perdre!
tu veux?…

(La fillette lui tourne le dos)

LA GLANEUSE
(s'étirant)
Ah!

LE BRICOLEUR
(geignant)
Ah!

LE NOCTAMBULE
(regardant autour de lui)
En ce froid carrefour
où gémit la souffrance,
je me sens mal à l'aise,

(à la fillette)

et sans ta jeune chair il me semblerait choir
au seuil du sombre enfer où le Dante écrivit:
Ici point d'espérance!
Le son de ma voix
éveille-t-il en toi
une vague souvenance…
que tu restes songeuse?..
ou bien un frais désir
fait-il bondir
ton coeur d'amoureuse?

LA PLIEUSE
(riant)
Vous êtes fou!

LA LAITIÈRE
(riant)
Sa folie n'est pas dangereuse!…

(le noctambule fait une pirouette)

Qui êtes-vous ?

LE NOCTAMBULE
(rejetant son manteau sur l'épaule et apparaissant séduisant, tout à fait joli dans un costume de printemps auquel sont piqués quelques grelots de folie)
Je suis le Plaisir de Paris!

(Les deux femmes font un geste d'étonnement admiratif. La petite chiffonnière, la glaneuse, le bricoleur interrompent leur travail et s'approchent. D'autres figures de souffrance, sorties de l'ombre, se groupent derrière eux. Le noctambule pirouette de nouveau)

LA LAITIÈRE
Où allez-vous?

LE NOCTAMBULE
Je vais vers les Amantes
que le Désir tourmente!
Je vais cherchant les coeurs
qu'oublia le bonheur.

(montrant la ville)

Là-bas glanant le Rire, ici semant l'Envie,
prêchant partout le droit de tous à la folie:
Je suis le Procureur de la grande Cité!
Ton humble serviteur… ou ton maître!

LA LAITIÈRE
(le menaçant de son balai)
Effronté!

(Il s'enfuit en riant)

LE NOCTAMBULE
Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!

(Au coin de la rue, il heurte violemment le chiffonnier et disparaît)

LE CHIFFONNIER
Hé! fait' attention! butor!

(le chiffonnier chancelle et tombe)

LE NOCTAMBULE
(déjà loin)
Je suis le Procureur de la grande Cité!

(Le bricoleur s'avance vers le chiffonnier;
il le débarrasse de sa hotte, puis le relève)

LE CHIFFONNIER
(à part)
Ah!… je le connais… le misérable! ce n'est pas
la première fois qu'il se trouve sur mon chemin!

(au bricoleur)

Un soir, il y a longtemps, je m'en souviens
comme si c'était hier… ici, au même endroit,
il m'est apparu…

(La plieuse fait un paquet de ses journaux et s'en va)

hélas! il n'était pas seul ce jour-là…
une fillette lui donnait la main et souriait à sa chanson…
c'était ma fille!

(dramatique)

Je l'avais laissée là, au travail… il est venu,
il lui a soufflé à l'oreille ses tentations mauvaises…

(douloureux)

et la coquette l'a écouté… ell'l'a suivi… en s'enfuyant,
ell'm'a heurté… comme aujourd'hui… je suis tombé!
Ah! ah! ah! ah!

(Il sanglote et se met au travail)

LA GLANEUSE, LA CHIFFONIERE
Pauvre homme!

LE BRICOLEUR
Bah! dans toutes les familles, c'est la même chose!
Moi, j'en avais trois, je n'ai pu les tenir!
Faut pas leur en vouloir si elles préfèr'
à notre vie d'enfer le paradis qui les appelle là-bas…

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
(à part)
Est-c' que les bons lits,
les belles robes, comme le soleil,

(elle tend les bras vers le soleil dont les premiers rayons éclairent la Butte)

ne devraient pas être à tout le monde!

Scène Seconde

(Deux gardiens de la paix traversent lentement la scène et s'approchent de la laitière. Le carrefour s'anime.
Une balayeuse apparaît au fond et s'avance vers le groupe)

PREMIER GARDIEN
(à la laitière)
Belle journée!

LA LAITIÈRE
Voici le printemps.

PREMIER GARDIEN
La saison des amours…

LA LAITIÈRE
Pour ceux qui ont vingt ans!

DEUXIÈME GARDIEN
Bah! chacun son tour…

LA LAITIÈRE
J'attends encore le mien!

PREMIER GARDIEN
Vous n'avez jamais aimé?

(Un gavroche s'approche de l'éventaire et se chauffe les mains au fourneau)

LA LAITIÈRE
(simplement)
Je n'ai pas eu le temps!

(Les gardiens rient)

LA GAVROCHE
(à la laitière)
Un p'tit noir?

LA BALAYEUSE
(fanfaronne)
Moi, j'ai eu ch'vaux et voitures…
Y a vingt ans

(triomphante)

j'étais la reine de Paris!

(comique)

quell' dégringolade! hein? mais je ne regrette rien…
je me suis tant amusée…

(sentimentale)

Ah! la belle vie! le joyeux, le tendre,
l'inoubliable paradis!

(Le gavroche, qui l'a écoutée, hausse les épaules, puis s'approche d'elle, la tire par la manche)

LE GAVROCHE
(avec une naïveté feinte)
Dites: donnez-moi l'adresse…

LA BALAYEUSE
Quelle adresse?

LE GAVROCHE
(goguenard)
L'adresse… de vot' paradis!

LA BALAYEUSE
Mais, mon petit,

(montrant la ville, tendre)

c'est Paris!

LE GAVROCHE
(jouant l'étonnement)
Paris…

(il regarde la ville)

c'est étonnant! depuis que j'suis au monde
j'm'en étais pas encore aperçu!

PREMIER GARDIEN
(bourru)
Allons, circule!

LE GAVROCHE
(narquois, froidement)
De quoi… on n'peut pas s'instruire?..

PREMIER GARDIEN
(brutal)
Va travailler!

(Il le pousse. Le gavroche immobile, toise le gardien, puis d'une pirouette nonchalante il lui tourne le dos et s'en va lentement arrivé au coin de la rue, il se retourne)

LE GAVROCHE
(criant, ses mains en porte-voix)
Y en a donc que pour les femm's, dans vot' paradis!

(geste menaçant des gardiens; le gamin s'enfuit; les gardiens s'éloignent du même côté. La petite chiffonnière s'en va d'un autre côté, courbée sous le poids d'un sac de chiffons. La balayeuse reprend son travail et disparaît dans la rue voisine. La glaneuse s'approche de la laitière)

LA PETITE CHIFFONNIÈRE
(avec amertume)
Y en a qu'pour les femmes!…

(Le chiffonnier et le bricoleur montent l'escalier. Julien paraît au fond de la scène; il fait un geste à ses amis)

Scène Troisième

(Les bohèmes paraissent en haut de l'escalier et s'avancent, comiquement, avec des allures de conspirateurs)

LE PEINTRE
(à Julien)
C'est ici?

LE SCULPTEUR
C'est là qu'elle travaille?

(la glaneuse s'éloigne)

JULIEN
(indiquant la maison)
Sa mère l'accompagnera jusqu'à cette porte…
sitôt disparue, je m'élance… je rattrape Louise…

(rageusement)

et, si ses parents refusent…

LE PEINTRE
Tu l'enlèves!

(Julien approuve)

TOUS
(entourant Julien)
Bravo! bravo! bravo!

LE CHANSONNIER
Mais, consentira-t-elle?

JULIEN
Je la déciderai!

(Ils se répandent sur la place: à droite, le sculpteur, le peintre et le jeune poète; à gauche, Julien, l'étudiant, les philosophes et le chansonnier. Les autres inspectent silencieusement les alentours)

LE PEINTRE
(à Julien)
Nous en ferons notre Muse!

LE SCULPTEUR
(au poète)
Le coin est joli…

LE CHANSONNIER
(à Julien)
Muse des Bohèmes!

LE PEINTRE
(au sculpteur)
Un vrai carrefour à sérénades…

PREMIER PHILOSOPHE
(avec dédain)
Une muse?

LE SCULPTEUR
(au peintre)
Nous aurions dû prendre nos instruments…

LE CHANSONNIER
(au philosophe)
On la couronnera!

(Des têtes de bonnes paraissent aux fenêtres de la maison)

LE SCULPTEUR
Nous reviendrons.

PREMIER PHILOSOPHE
Les Muses sont mortes!

LE CHANSONNIER
(enthousiaste)
On les ressuscitera!

LE PEINTRE
(lorgnant les fenêtres)
Les jolies filles!

LE SCULPTEUR
Mesdemoiselles?

LE CHANSONNIER
Elles sont charmantes!

LE JEUNE POETE
Ravissantes!

(D'autres têtes paraissent à d'autres fenêtres. Les bohèmes envoient des baisers et saluent; d'autres font les clowns. Le chansonnier, grattant sa canne ainsi qu'une guitare, se met en évidence. À l'écart dissertent les philosophes)

LE CHANSONNIER
Enfants de la bohème,
Nous aimons qui nous aime!
Toujours gais et pimpants,
Les femm's nous trouvent séduisants…

DEUXIEME PHILOSOPHE
(à l'autre)
Pourquoi refuseraient-ils?

LE CHANSONNIER
Quoiqu' sans argents!

PREMIER PHILOSOPHE
Ils préfèrent sans doute
en faire la femme d'un bourgeois!

LE CHANSONNIER
Presqu' indigents!

DEUXIEME PHILOSOPHE
(ironique)
Mais, les ouvriers méprisent les bourgeois!

PREMIER PHILOSOPHE
Ah! ah! tu crois ça!

LE CHANSONNIER
Mais nous somm's très intelligents!

(Cris et bravos; des fenêtres on jette des sous. Les bohèmes saluent ironiquement)

LE PEINTRE
(saluant)
Aimez-vous la peinture?

LE SCULPTEUR
(de même)
La sculpture?

LE CHANSONNIER
(de même)
La musique?

LE JEUNE POETE
Je suis un grand poète!

PREMIER PHILOSOPHE
Mon cher, l'idéal des ouvriers
c'est d'être des bourgeois.

(tous approuvent)

le désir des bourgeois:
être des grands seigneurs…

(nouvelle approbation plus nourrie. Ironique)

et le rêve des grands seigneurs:

(attention générale ironique. Emphatique)

devenir des artistes!

(rires)

LE PEINTRE
Et le rêve des artistes!

PREMIER PHILOSOPHE
(avec emphase)
Être des dieux!

TOUS
Bravo!

LES BOHÈMES
Oui, des dieux!

L'APPRENTI
(traversant la scène, passant dans le fond)
Allez donc travailler, tas d'feignants!

(Les bohèmes esquissent une poursuite, puis ils descendent l'escalier en chantant. Le philosophe, le chansonnier, le peintre et l'étudiant vont dire adieu à Julien)

LES BOHÈMES
Enfants de la bohème,
Nous aimons qui nous aime.
Toujours gais et pimpants,
les femm's nous trouvent séduisants…

JULIEN
(à ses amis, fiévreusement)
Voici l'heure, laissez-moi.

LES BOHÈMES
Quoiqu' sans argents!

LE PREMIER PHILOSOPHE
(à Julien)
Allons, bonne chance…

LE CHANSONNIER
(l'excitant)
Enlève la redoute!..

LES BOHÈMES
(déjà loin)
Presqu'indigents!

LE PEINTRE
(avec mystère)
Sois éloquent!

L'ETUDIANT
(donnant une accolade à Julien)
A tout à l'heure…

(ils s'éloignent)

LES BOHÈMES
(très loin)
Mais nous somm's très intelligents!

(cris lointains des bohèmes)

Scène Quatrième

JULIEN
(dans une agitation douloureuse)
Elle va paraître, ma joie, mon tourment, ma vie!
Voudra-t-elle me suivre?
Voudra-t-elle qu'aujourd'hui
notre amour soit vainqueur!
Que dois-je lui dire? Comment la décider?

(avec angoisse)

Qui viendrait à mon aide?…

LA REMPAILLEUSE
(lointaine)
La caneus', racc'modeus' de chais's!..

(Julien fait un geste de surprise)

MARCHAND DE CHIFFONS
(lointain)
Marchand d'chiffons,
ferraille à vendr'!…

(Il écoute avec émoi croissant; les chants qui se rapprochent)

LA REMPAILLEUSE
(plus près)
la caneus', racc'modeus' de chais's!…

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
(lointaine)
artichauts, des gros artichauts!

LE MARCHAND DE CAROTTES
v'là d'la carott', elle est bell',
v'là d'la carott'! d'la carott'!

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
A la tendress', la verduress'!

LE MARCHAND DE CAROTTES
(très loin)
D'la carott'!

LA MARCHANDE DE MOURON
(près de la scène)
Mouron pour les p'tits oiseaux!

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
(se rapprochant)
Et à un sou, vert et tendre,
et à un sou!

(flûte du chevrier lointain)

LA MARCHANDE DE MOURON
(près de la scène)
Mouron pour les p'tits oiseaux!

LA MARCHANDE D'ARTICHAUTS
En v'là des gros, des bien beaux!

MARCHANDS DE TONNEAUX
Tonneaux, tonneaux,
v'la l'marchand d'tonneaux!

MARCHANDS DE BALAIS
Ach'tez des balais, v'la l'marchand d'balais;
c'est papa, qui les fait, c'est maman qui les vend,
c'est moi qui mang' l'argent!

MARCHANDS DE POMMES DE TERRES
Pomm's terr', pomm's terr', oh les pomm's terre,
au boisseau, trois sous l'quart,
c'est d'la holland'!

MARCHANDS DE POIS VERTS
Pois verts, pois verts,
dix sous l'boisseau!

JULIEN
(avec enthousiasme)
Ah! chanson de Paris,
où vibre et palpite mon âme!

MARCHANDS ET MARCHANDES
(lointain)
Pois verts! pois verts!

JULIEN
Naïf et vieux refrain du faubourg qui s'éveille,
aube sonore qui réjouit mon oreille!
Cris de Paris… voix de la rue:
Êtes-vous le chant de victoire
de notre amour triomphant?..

(Des ouvrières paraissent au fond. Julien se cache sous le hangar, épiant, anxieux)

Scène Cinquième

BLANCHE
Bonjour!

MARGUERITE
Bonjour!

BLANCHE
Comment vas-tu?

(Elles disparaissent à l'entrée de la maison. Une autre paraît faisant un geste à une quatrième qui s'avance)

SUZANNE
Nous sommes en avance?

GERTRUDE
Il est huit heures…

SUZANNE
Ah!

(Elles entrent dans la maison. Deux autres s'avancent en caquetant)

IRMA
Eh! bien, tu t'es amusée, hier?

CAMILLE
Ah! c'que j'ai ri!

IRMA
Tu sais… le grand Léon…

(elle lui parle à l'oreille)

CAMILLE
Vrai?

IRMA
En mariage, ma chère!

(elles disparaissent)

JULIEN
Viendra-t-elle?

(impatient, il sort de sa cachette; trois ouvrières entrent et le regardent gesticuler)

L'APPRENTIE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

ÉLISE
Qu'il est beau!

MADELEINE
Eh! l'artiste!

L'APPRENTIE
Il attend sa belle!

MADELEINE, MARGUERITE
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

L'APPRENTIE, MADELEINE
MARGUERITE
C'te tête!

(Elles s'enfuient en riant. Julien les regarde entrer dans la maison, il reste pensif, puis il va vers la rue. Julien, apercevant enfin Louise et sa mère, manifeste sa joie; il revient en courant, va se cacher dans le hangar et guette. Étonné de ne pas les voir, il regarde; il les aperçoit et se dissimule vivement)

Scène Sixième

(La mère et Louise entrent; elles s'avancent lentement; elles s'arrêtent)

LA MÈRE
(bougonnant)
Pourquoi te retourner? Il nous suit, sans doute… suffit!
Je d'mand'rai à ton père
que dorénavant tu travailles chez nous.

(Louise lève les yeux au ciel. Mimique de Julien qui, n'y pouvant tenir, se montre à Louise)

Ah! t'as beau faire les gros yeux!…

(Louise, voyant Julien, porte la main sur son coeur)

On changera ta mauvaise tête,
Il faudra bien que Louise
reste une fille honnête!..
Allons, au revoir!

(Louise, froidement, lui tend la joue; la mère l'embrasse avec tendresse. Louise entre dans la maison, la mère s'éloigne lentement, surveille un instant les fenêtres de l'atelier; arrivée près de la rue, elle guette de tous côtés, méfiante, puis disparaît. Julien se risque timidement, s'enhardit, hésite, puis s'élance dans la maison)

MARCHAND DE LA RUE
(lointain)
V'là d'la carotte elle est bell'!
V'là d'la carott'! d'la carott'! d'la carott'!

Scène Septième

(Julien reparaît, entraînant Louise)

LOUISE
(affolée, se débattant)
Laissez-moi… ah! de grâce!

(Julien l'entraîne dans le hangar)

JULIEN
Alors, ils ont refusé?

(Louise se débat et veut fuir)

LOUISE
Je vous en prie! si ma mère revenait…

JULIEN
Ils ont refusé?

LOUISE
Vous me faites mourir de peur!

JULIEN
Et tu supportes cette chose! tu ne te révoltes pas?

LOUISE
Que puis-je faire?

JULIEN
Tu le demandes!

LOUISE
Ils sont les maîtres!

JULIEN
Pourquoi, les maîtres?
Parce qu'ils t'on fait naître, se croient-ils le droit
d'emprisonner ta jeunesse adorable?

LOUISE
Julien!…

JULIEN
D'asservir ta vie!

LOUISE
(suppliante)
Ah! par pitié!

JULIEN
De la murer pour leur plaisir!

LOUISE
Laissez-moi partir!

JULIEN
Ta volonté, désormais, est celle d'une femme
et vaut la leur: tu es femme, tu peux, tu dois vouloir!

LOUISE
(ne sachant que répondre)
Ah! je vais être en retard..

(suppliante)

laissez-moi partir.

(Julien, fâché de son indifférence, la laisse partir. Elle fait quelques pas, puis revient, souriante, espiègle)

JULIEN
Tu ne m'aimes plus!

LOUISE
(naïvement)
Ce n'est pas vrai!

(Les cris de la rue reparaissent, lointains)

JULIEN
Si tu m'aimais, oublierais-tu ta promesse?

(Louise, troublée, se détourne)

UNE MARCHANDE DE LA RUE
(lointaine)
V'là du cresson d'fontain', la santé du corps!

JULIEN
Écrivez encore à mon père, s'il refuse votre demande
je promets de fuir avec vous.

UNE MARCHANDE
(lointaine)
Mouron pour les p'tits oiseaux!

UN MARCHAND
(lointain)
Pois verts! pois verts!

LOUISE
(presque parlé)
Ah! si je pouvais…

(flûte du chevrier)

si mon père…

JULIEN
Ton père te pardonnerait!

LOUISE
Jamais!

JULIEN
Plus tard, quand ton bonheur…

LOUISE
Mon abandon le tuerait et je l'aime mon père,
autant que je t'aime…

JULIEN
(la serrant dans ses bras)
Ah!.. ah! Louise, si tu m'aimes,
partons de suite au Pays

(montrant la Butte ensoleillée)

où vivent libres les Amants!
Viens, je te choierai tant, et toute ta vie!

(De la rue voisine viennent des cris et des rires)

Viens vers la Joie, le Plaisir!

(Entendant des rires, Louise, troublée, veut fuir, Julien la retient. Quatre ouvrières traversent la scène en riant et entrent dans la maison)

JULIEN
(plus pressant)
Si tu m'aimes, Louise, Viens, fuyons de suite,
si tu m'aimes, n'attends pas plus longtemps!
Tiens ta promesse dès maintenant, Louise! Louise!

(il veut l'entraîner)

LOUISE
(éperdue, se débattant)
Julien!

JULIEN
Viens!

LOUISE
Ah! je deviens folle…

JULIEN
Vers le plaisir!…

LOUISE
(affolée)
Je ne sais que faire… laissez-moi partir!
Demain… plus tard…

(avec tendresse)

Je serai ta femme! Julien!. mon bien-aimé!…

(Flûte lointaine du chevrier. Louise se jette à son cou, ils s'embrassent; puis Louise se dégage et s'éloigne vers la maison; sur le seuil de la porte, elle envoie un baiser. Julien répond avec tristesse. - Louise disparaît)

Scène Huitième

UN MARCHAND D'HABITS
(descendant l'escalier)
Marchand d'habits!…
Avez-vous des habits à vendr'?

(il interroge les fenêtres)

Marchand d'habits!…

(il se tourne de l'autre côté)

avez-vous des habits à vendr'?

(Mélancoliquement il s'éloigne. Julien, accablé, s'achemine tristement vers la Ville)

Marchand d'habits!…
Avez-vous des habits à vendr'?

(Julien, sur le seuil de l'escalier, près de la rue, fait un dernier geste de désespoir, descend lentement et disparaît. Le rideau tombe très lentement)

MARCHANDE DE MOURON
(Enfant. Très loin)
Mouron pour les p'tits oiseaux!…

(flûte du chevrier)

MARCHANDE D'ARTICHAUTS
(très lointaine)
A la tendress'

(s'éloignant)

la verduress'!…

Interlude



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