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Deuxième Tableau

(Rideau. Rire des ouvrières. Un atelier de couture; les ouvrières, autour des tables, travaillent en caquetant et chantant; quelques-unes bavardent; près du mannequin, deux ouvrières plissent une jupe; l'apprentie, couchée à terre, ramasse les épingles; une ouvrière travaille à la machine. Louise, un peu séparée des autres, garde le silence. Durant les conversations, des ouvrières chantent)

Scène Première

(Première table côté jardin: Irma, Camille, 4 coryphées; deuxième table: Blanche, Madeleine, puis Élise et Suzanne, 2 coryphées; troisième table: Louise, Gertrude, Marguerite; près du mannequin: Suzanne, Élise; l'apprentie, la première, la mécaniceienne; autres tables: jeunes et vieilles ouvrières)

La la la la la la la la

SUZANNE
(près du mannequin, faisant les plis d'une jupe)
C'est énervant! je n'peux pas y arriver…

L'APPRENTIE
(accroupie devant la table; à Gertrude)
Passez-moi vos ciseaux…

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la la

GERTRUDE
(Gertrude doit avoir les cheveux gris et jouer en vieille fille sentimentale et prétentieuse)
Et les tiens?

ÉLISE
Quell' mauvaise étoffe!

L'APPRENTIE
perdus!…

ÉLISE
Les plis n'marquent pas…

GERTRUDE
J'en ai assez d'les prêter.

L'APPRENTIE
Un'minute?

(Élise prend la jupe, la montre à la première, puis va s'asseoir à la deuxième table)

GERTRUDE
Tu n'as qu'à t'en payer!

(Elle se lève et va essayer un corsage sur le mannequin)

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la la !

IRMA
Moi, j'ai vu «l'Pré aux Clércs et Mignon»

(Blanche se lève et va causer à Marguerite)

CAMILLE
Moi, j'ai vu Manon.

BLANCHE
(à Marguerite, à mi-voix)
Voudrais-tu m'montrer à baleiner?

IRMA
Cest beau?

CAMILLE
Très beau, surtout quand ell' meurt.

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la la!…

GERTRUDE
(avec impatience)
J'peux pas arriver à finir c'corsage!

MARGUERITE
(à Blanche)
Tu prends ton ruban comm' ceci…

GERTRUDE
Sur l'mann'quin, c'est bien,
mais sur la femme!

MARGUERITE
Tu commenc's par en bas,
tu l'fais sout'nir très peu…

IRMA
C'est pour qui?

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la!…

GERTRUDE
Pour la duchesse…

CAMILLE
(moqueuse)
En effet, j'vois ça d'ici!

(Élise va s'asseoir près de Blanche à la
deuxièmee table)

GERTRUDE
(riant)
Faut lui mett' du crin sous les bras…

CAMILLE
(riant)
Faut lui fair' des hanches…

IRMA
(riant)
Un vrai rembourrage, quoi!

L'APPRENTIE
(en gavroche)
C'qui y a des clientes, tout d'même!

(Rires)

Ah! ah! ah! ah! ah!…

(Blanche reprend sa place)

OUVRIERES, IRMA, CAMILLE
La la la la la!…

BLANCHE
(à Irma)
Moi, j'vais m'faire une robe pour le Grand Prix…

LA PREMIERE
(à Louise)
N'oubliez pas le sachet d'héliotrope?…

BLANCHE
J'ai vu un modèl', ma chère

(la dispute, bien en dehors)

ÉLISE
(à Suzanne qui lui donne des conseils)
Ah! laiss'-moi tranquille, tu m'ennuies!

VIEILLES OUVRIERES
La la la la la la la la!…

SUZANNE
C'est pas comm' ça qu'on s'y prend…

ÉLISE
Tu veux toujours en savoir plus qu'les autres!

SUZANNE
P'tite imbécile! tu n'vois pas qu'ça craqu' sous l'aiguille?

ÉLISE
Oh! la! la! quel cauch'mar!

SUZANNE
T'en as un caractère!

ÉLISE
Tu n't'es pas r'gardée!

SUZANNE
Va donc hé! bouffie!

JEUNES ET VIEILLES OUVRIERES
La la la la la la la!…

(Élise lance une pelote à la tête de Suzanne; les autres s'interposent. Toutes rient avec éclats. La première se lève)

LA PREMIERE
Mesd'moiselles, un peu d'silence…
nous n'sommes pas au marché…

(Silence relatif. La première va causer avec Gertrude. Geste de Louise, songeant à Julien)

CAMILLE
(bas à ses voisines)
Voyez Louise, quell' drôl' de tête elle fait aujourd'hui…

ÉLISE, SUZANNE
C'est vrai!

IRMA
C'est vrai! on dirait qu'elle a pleuré.

GERTRUDE
Elle a peut-être des ennuis de famille…

CAMILLE
Ses parents sont très durs pour elle…

(Les ouvrières se groupent et jettent des regards sur Louise qui semble ne rien voir)

IRMA
Ell' n'a pas la vie belle…

CAMILLE
Sa mèr' la frappe encore…

BLANCHE, SUZANNE
(indignées)
Ah!

ÉLISE
Ce n'est pas moi qui me laisserais battre!

SUZANNE
Moi non plus!

BLANCHE
Et moi, c'que j'les plaqu'rais!

L'APPRENTIE
Moi, quand le pèr' veut m' battre, j'lui dis:
cogn' sur maman,

(emphatique)

y a plus d'largeur!

(rires. Louise baisse la tête, écoute, et reprend son attitude indifférente)

IRMA
(regardant ironiquement Louise)
Non; je crois que Louise est amoureuse.

GERTRUDE
(étonnée)
Amoureuse! Louise…

(elle rit)

CAMILLE
Pourquoi Louise serait-ell' pas amoureuse?

ÉLISE
Amoureuse, Louise…

(elle hausse les épaules)

L'APPRENTIE
(à part)
Amoureuse!

SUZANNE, MADELEINE
Amoureuse!

GERTRUDE, MARGUERITE
Amoureuse!

BLANCHE, ÉLISE
Amoureuse!

IRMA, CAMILLE
Amoureuse!

BLANCHE, MARGUERITE, GERTRUDE,
SUZANNE, MADELEINE, ÉLISE
IRMA, CAMILLE, BLANCHE
Louise, entends-tu? on dit que tu es amoureuse…

LOUISE
(troublée)
Moi?

IRMA, CAMILLE
Est-ce vrai?

LOUISE
(avec colère)
Vous êtes folles…

GERTRUDE
(reprend sa place près de Louise)
Un amoureux à ton âge, ce n'est pas un péché,
et tu peux l'avouer…
A moins que tu ne veuilles garder
le secret de tes aventures.

(orgue de barbarie lointain)

ÉLISE, SUZANNE
Louise, raconte-nous…

LOUISE
(simplement)
Je n'ai pas d'aventure.

GERTRUDE
(avec un lyrisme comique contenu)
Que c'est charmant une aventure!

(Derrière elle, l'apprentie, avec des gestes de gavroche, mime ironiquement les paroles sentimentales de la chanson de la vieille fille)

Un garçon de jolie figure qui vous aime
et vous le prouve à tout moment!
C'est le rêve d'or des jeunes filles…
rêve auquel on pense tout enfant.
Pour le baiser d'un jeune amant,

(avec feu)

je donnerais sans regret le restant de ma vie.

(pâmée; orgue de barbarie lointain)

CAMILLE
(naivement)
D'où vient ce sentiment
qui nous attire constamment vers les hommes?
D'où vient qu'à leur approche
nos coeurs chavirent?

(pétulante)

On a beau nous dire :

(avec mystère)

«Prenez garde»
Qu'apparaisse le prédestiné,
les scrupules s'envolent.
À son regard, on rougit;
à sa parole, on sourit;
dans l'enthousiasme du baiser,
on s'ouvre au dieu malin;
c'est un bonnet de plus
qu'on accroche au moulin

(Rires étouffés. Peu à peu les ouvrières reprennent leur travail et causent à voix basse)

L'APPRENTIE
(agenouillée devant Louise)
Louise, raconte-nous tes aventures…

LOUISE
(avec impatience)
Je n'ai pas d'aventure.

(Louise hausse les épaules; l'apprentie, dépitée, s'éloigne en rampant sous les tables. Élise va s'asseoir auprès de Gertrude)

IRMA
(à ses voisines, langoureusement)
Oh! moi quand je suis dans la rue,
tout mon etre prend comme feu;

ÉLISE
(à Marguerite)
C'est un beau brun…

IRMA
Sous les rayons ardents

MARGUERITE
Tu l'aimes?

IRMA
… des yeux qui me désirent,

ÉLISE
J'en suis toquée

IRMA
Je vais radieuse!

MARGUERITE
Grande folle!

(Élise reprend sa place; Suzanne va ``essayer'' au mannequin)

LA PREMIERE
(à Madeleine)
Voyez la longueur des manches

IRMA
Les frôlements, les appels,

GERTRUDE
Dieu, qu'il fait chaud! ouvrez la f'nêtre…

(l'apprentie va ouvrir une fenêtre)

BLANCHE
(à Élise)
C'est tordant!

IRMA
… les flatteries…

SUZANNE
(à Madeleine)
Tu viens avec moi, ce soir?

IRMA
… m'attisent et me grisent!

ÉLISE
Louise, chante-nous quelque chose?…

LA PREMIERE
(à Marguerite)
Laissez-la donc tranquille!…

IRMA
Il me semble…

L'APPRENTIE
(à la mécanicienne)
J'ai rendez-vous à huit heures…

IRMA
… être en voyage…

ÉLISE
(à Blanche)
Il t'a fait la cour?

IRMA
… alors…

LA PREMIERE
A qui l'corsage?

IRMA
… que paysages…

ÉLISE
C'est à moi.

IRMA
… et maisons tourbillonnent…

LA PREMIERE
Dépêchez-vous, il le faut pour ce soir.

IRMA
…en ronde folle autour du wagon!

SUZANNE, BLANCHE
ÉLISE, MADELEINE
(riant bruyamment)
ah! ah! ah! ah! ah!…

CAMILLE, GERTRUDE
Chut!

(La première va dans la chambre voisine)

L'APPRENTIE
Écoutez!

IRMA
(L'apprentie, accroupie près d'Irma, l'écoute avec admiration)
Une voix mystérieuse, prometteuse de bonheur,
parmi les bruissements de la rue amoureuse,
me poursuit et m'enjôle…
C'est la voix de Paris!
C'est l'appel au plaisir, à l'amour!
Et, peu à peu, l'ivresse me gagne…
dans un frisson délicieux, à tous les yeux,
je livre mes yeux.
Et mon coeur bat la campagne et succombe
aux désirs de tous les coeurs.

LES JEUNES OUVRIERES
C'est la voix de Paris…

LES VIEILLES OUVRIERES
Régalez-vous, mesdam's, voilà l'plaisir!

(fanfare dans la coulisse)

TOUTES
(diversement)
Ah! la musique!

Scène Seconde

(Irma, Camille, Marguerite, Élise, Madeleine et l'apprentie vont aux fenêtres et regardent curieusement dans la cour)

UNE VOIX
(dans la coulisse, en colère, semblant marquer la mesure)
Un!

BLANCHE
(se levant et courant vers la fenêtre)
Quell' drôl' de fanfare!

IRMA
Ils accompagn'nt un chanteur…

CAMILLE
Il est bien, c'lui-là.

SUZANNE
(pouffant)
Tu trouves!

ÉLISE
(à Madeleine)
On dirait l'artist' de tout à l'heure!

(Élise, Madeleine, l'apprentie, croyant que Julien va chanter pour elles, se moquent de Camille qui le trouve à son goût; pendant la première partie de la sérénade, elles échangent des signes d'intelligence, envoient des baisers au chanteur et semblent très excitées)

L'APPRENTIE
Il nous r'garde!

CAMILLE
Louise! viens voir… il est très bien.

L'APPRENTIE
Très bien!

(Louise semble ne pas entendre. Guitare dans la coulisse)

JULIEN
(dans la coulisse)
Dans la cité lointaine,
Au bleu pays d'espoir,
Je sais, loin de la peine,
Un joyeux reposoir,
Qui, pour fêter ma reine,
Se fleurit chaque soir.

LES OUVRIERES
Quelle jolie voix!
Quelle jolie voix!
Ah ma chère, quelle jolie voix!

LOUISE
(à part)
C'est lui! c'est Julien!

(Camille vient prendre le bouquet qu'Irma a laissé sur la table pour le jeter au chanteur. Irma veut l'empêcher et la pousse. Suzanne se lève, tout en continuant à coudre, elle passe devant les tables, s'arrête près de la fenêtre, écoute, ravie, pâmée)

JULIEN
Les fleurs du beau Domaine
S'avivent chaque soir;
Mais l'insensible reine
Dédaigne leur espoir;
(Ne daigne s'émouvoir.)

(comme en ritornelle)

Quand viendras-tu, dis-moi, la belle,
Au reposoir d'ivresse éternelle?
L'Aube t'appelle et te sourit, voici le jour!…
Veux-tu que je te mène en ce riant séjour,
A l'amour!

LES OUVRIERES
Bravo, bravo, bravo, bravo, bravo, bravo, bravo!

(fanfare des bohèmes dans la coulisse)

CAMILLE
(ravie)
Il va chanter encore!

LOUISE
Quel supplice! Quel affreux tourment!

JULIEN
Jadis tu me contais un magique voyage:
«Tous deux, me disais-tu, dès notre mariage,
libres, nous partirons au Pays adoré,
loin de ce monde où nous avons pleuré»
Voici le jour sacré de tenir ta promesse:
et l'heure du départ, l'heure d'allégresse,
l'heure sonne et carillonne et chante à ton coeur
les désirs de mon coeur!…
Quand partons-nous, dis-moi, la belle,
pour le pays d'ivresse éternelle?

LES OUVRIERES
(mystérieusement)
Quelle caresse!
Aux accents de sa tendresse, mon coeur s'abandonne…
Quelle jolie voix! ah! ah! ah!
Quelle ivresse! à ses accents mon coeur s'abandonne…
Quelle jolie voix! ah! ah! ah!
Ah quel doux chant de tendresse…
Quelle jolie voix! quelle jolie voix! ah! ah!
Ah!
Ah! quelle caresse! quel doux chant de tendresse!
Ah! ah! mon coeur s'abandonne!

CAMILLE
Comme il nous regarde!

IRMA
On dirait qu'il s'adresse à l'une de nous…

(Élise fait à Madeleine un geste d'intelligence)

L'APPRENTIE
C'est vrai!

LOUISE
(à part)
Pauvre Julien!

ÉLISE
Il n'a pas l'air content…

BLANCHE
Jetons-lui des sous!

CAMILLE
Et des baisers!

(elles jettent des sous et envoient des baisers au chanteur)

LOUISE
(peut-être jalouse)
Ah! j'aurais dû partir tout à l'heure

(Julien gratte avec rage les cordes de sa guitare)

GERTRUDE
Qu'est-c' qu'il a?

L'APRENTIE
Il devient fou?

(Rires. Louise se lève, frémissante, puis se rassied. A partir de ce moment, les ouvrières trouvant la chanson moins jolie, ennuyeuse même, échangent des gestes de lassitude, de moquerie. Élise et Madeleine, déçues dans leur espoir, raillent et sifflent impitoyablement le chanteur)

JULIEN
(avec émotion)
Si ton âme, oubliant les serments d'autrefois,
S'est détournée de moi;
Si tes voeux sont de vivre sans lumière et sans joie…

GERTRUDE
Que chante-t-il?

ÉLISE
C'est assommant!

JULIEN
… coeur infidèle…

MADELEINE
(riant)
Ah! ah! ah!…

JULIEN
(avec emphase)
… va plus loin battre de l'aile

ÉLISE
(agacée)
Ah!

CAMILLE
Il nous ennuie!

GERTRUDE
(geignant, avec ennuie)
Ah!

JULIEN
Moi, le renonce à vivre:
car la vie est sans excuse
quand l'adorée, la seule aimée,
à mes appels se refuse!

BLANCHE, MARGUERITE
Ah!

ÉLISE
Dieu, qu'il m'énerve!

SUZANNE, MADELEINE
Que chante-t-il?

IRMA, CAMILLE
A-t-il bientôt fini?

GERTRUDE
C'est rasant!

BLANCHE, MARGUERITE
C'est assommant!

LES OUVRIERES
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!

ÉLISE, SUZANNE, MADELEINE
(criant)
Une autre!

L'APPRENTIE
(criant)
Une autre!

IRMA, CAMILLE, GERTRUDE
(criant)
Une autre!

BLANCHEs, MARGUERITE,
ÉLISE, SUZANNE, MADELEINE
(criant)
Une autre!

TOUTES
(auf Louise)
Une autre!

(Durant cette dernière strophe, Louise se lève, frémissante. L'apprentie, juchée sur une chaise, fait la manivelle avec le coin de son tablier roulé imitant comiquement le jouer d'orgue)

JULIEN
Le temps passe et tu ne réponds pas…

ÉLISE
Ah! quel malheur!

JULIEN
Je ne sais plus que te dire!…

GERTRUDE
Pauvre petit!

JULIEN
Faut-il que tu m'aies menti jadis!…

SUZANNE
Quel raseur!

L'APPRENTIE
Oh! la! la! quell' scie!

ÉLISE
Va chez l'coiffeur!

JULIEN
Faut-il que tu m'aies menti!

LES JEUNES OUVRIERES
(criant)
Menti!

LES VIEILLES OUVRIERES
A-t-il bientôt fini?

(L'apprentie court ramasser des chiffons et les jette dans la cour)

JULIEN
Sois maudite!
Fille sans coeur!
Ame sans foi!

IRMA, CAMILLE
(riant)
Ah! ah! ah!…

JULIEN
Assez! assez!

(lui répondant par la fenêtre)

Fille sans coeur!
Ame sans foi!

GERTRUDE
(riant)
Ah! ah! ah!…
J'en pleure! c'est tordant!
Quell' scie!

(criant)

Ferme ça

BLANCHE, MARGUERITE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
C'te tête! quel type!
Voyez-le donc… il est fou! il est fou!

(criant)

Music!

ÉLISE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
Il est fou! il est saoûl!

(Élise ramasse des chiffons et les jette dans le cour)

A Charenton! quel cauch'mar! oh! la, la!

SUZANNE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
Il est saoûl! il est fou!
Quel crampon! il est saoûl! il est saoûl!

(criant)

Music!

MADELEINE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
Assez! quell' scie!
Quel crampon! il est saoûl! il est saoûl!

(criant)

Music!

L'APPRENTIE
(criant, les mains en porte-voix)
Ta bouche!
Il est fou!

(faisant des gestes à la fenêtre)

Music!

LES JEUNES OUVRIERES
(ironiquement)
Bravo! bravo! bravo!

(imitant le chanteur)

Fille sans coeur!
Ame sans foi!

LES VIEILLES OUVRIERES
(criant)
Assez! assez! assez!

(cri plaintif)

Ah!
A-t-il bientôt fini!

(Élise et Camille se rasseyent)

IRMA, CAMILLE, ÉLISE,
L'APPRENTIE, JEUNES OUVRIERES
(criant)
Music!

TOUTES
(criant)
Music!
Music!
Music!

(Les musiciens de la cour obéissent et jouent. Charivari. Les ouvrières dansent et chahutent. Louise se lève. Son visage exprime l'angoisse; elle hésite un moment, puis elle va prendre son chapeau et se dispose à sortir)

IRMA, CAMILLE, ÉLISE, SUZANNE
La la la la la la la la
La la la la

LES AUTRES OUVRIERES
La la la la la la la
La la la la

TOUTES
(rires)
Ah! ah! ah! ah! ah!…

GERTRUDE
(s'apercevant du trouble de Louise; à Louise)
Louise, qu'avez-vous? Êtes-vous souffrante?

(d'autres ouvrières s'approchent)

L'APPRENTIE
(regardant par la fenêtre)
Il s'en va!

LOUISE
(avec embarras)
Oui… je ne suis pas bien…
J'étouffe… je suis tout étourdie…

(Elle se lève, fiévreuse)

Je ne puis rester!

CAMILLE
Tu veux partir?

(Louise, indécise, semble écouter au loin)

LOUISE
(décidée)
Oui, je préfèr' rentrer chez nous.

(à Gertrude)

Vous direz à Madame que j'ai dû m'en aller…

(Elle prend son chapeau et va vers la porte. Quelques ouvrières l'entourent)

IRMA
(affectueusement)
Louise, qu'as-tu?

(Louise, embarrassée, ne sait que répondre)

CAMILLE
(de même)
Tu souffres?

IRMA
Veux-tu que je t'accompagne?

LOUISE
Non, laissez-moi…

(elle ouvre la porte; bas avec effort)

Adieu!

(Elle disparaît. La fanfare s'éloigne. Les ouvrières, étonnées, se regardent)

Scène Troisième

ÉLISE
Qu'est-c' qui lui prend?

CAMILLE
Qu'est-c' que ça veut dire?

IRMA
(prenant la défense de Louise)
Elle était malade!

SUZANNE
(ironique)
Comm' vous et moi!

L'APPRENTIE
(criant)
C'est la faute au chanteur!

ÉLISE, SUZANNE, MADELEINE
Voyons!

IRMA, BLANCHE, MARGUERITE
Voyons!

(Elles se précipitent aux fenêtres)

CAMILLE
La voici!

GERTRUDE
(restée assise; criant)
Eh bien! que fait-elle?

ÉLISE, SUZANNE
Parfait!

IRMA, CAMILLE
C'est bien ça!

(Les ouvrières restées assises, se lèvent et courent aux fenêtres)

TOUTES
(avec stupéfaction)
Ah!…

(Gertrude et la première joignent les mains avec épouvante)

L'APPRENTIE
(avec transport, criant)
Ils part'nt en prom'nade!

(Elle se roule à terre)

TOUTES
(riant aux éclats)
Ah! ah! ah!

(Rideau vivement)
Deuxième Tableau

(Rideau. Rire des ouvrières. Un atelier de couture; les ouvrières, autour des tables, travaillent en caquetant et chantant; quelques-unes bavardent; près du mannequin, deux ouvrières plissent une jupe; l'apprentie, couchée à terre, ramasse les épingles; une ouvrière travaille à la machine. Louise, un peu séparée des autres, garde le silence. Durant les conversations, des ouvrières chantent)

Scène Première

(Première table côté jardin: Irma, Camille, 4 coryphées; deuxième table: Blanche, Madeleine, puis Élise et Suzanne, 2 coryphées; troisième table: Louise, Gertrude, Marguerite; près du mannequin: Suzanne, Élise; l'apprentie, la première, la mécaniceienne; autres tables: jeunes et vieilles ouvrières)

La la la la la la la la

SUZANNE
(près du mannequin, faisant les plis d'une jupe)
C'est énervant! je n'peux pas y arriver…

L'APPRENTIE
(accroupie devant la table; à Gertrude)
Passez-moi vos ciseaux…

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la la

GERTRUDE
(Gertrude doit avoir les cheveux gris et jouer en vieille fille sentimentale et prétentieuse)
Et les tiens?

ÉLISE
Quell' mauvaise étoffe!

L'APPRENTIE
perdus!…

ÉLISE
Les plis n'marquent pas…

GERTRUDE
J'en ai assez d'les prêter.

L'APPRENTIE
Un'minute?

(Élise prend la jupe, la montre à la première, puis va s'asseoir à la deuxième table)

GERTRUDE
Tu n'as qu'à t'en payer!

(Elle se lève et va essayer un corsage sur le mannequin)

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la la !

IRMA
Moi, j'ai vu «l'Pré aux Clércs et Mignon»

(Blanche se lève et va causer à Marguerite)

CAMILLE
Moi, j'ai vu Manon.

BLANCHE
(à Marguerite, à mi-voix)
Voudrais-tu m'montrer à baleiner?

IRMA
Cest beau?

CAMILLE
Très beau, surtout quand ell' meurt.

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la la!…

GERTRUDE
(avec impatience)
J'peux pas arriver à finir c'corsage!

MARGUERITE
(à Blanche)
Tu prends ton ruban comm' ceci…

GERTRUDE
Sur l'mann'quin, c'est bien,
mais sur la femme!

MARGUERITE
Tu commenc's par en bas,
tu l'fais sout'nir très peu…

IRMA
C'est pour qui?

JEUNES OUVRIERES
La la la la la la la!…

GERTRUDE
Pour la duchesse…

CAMILLE
(moqueuse)
En effet, j'vois ça d'ici!

(Élise va s'asseoir près de Blanche à la
deuxièmee table)

GERTRUDE
(riant)
Faut lui mett' du crin sous les bras…

CAMILLE
(riant)
Faut lui fair' des hanches…

IRMA
(riant)
Un vrai rembourrage, quoi!

L'APPRENTIE
(en gavroche)
C'qui y a des clientes, tout d'même!

(Rires)

Ah! ah! ah! ah! ah!…

(Blanche reprend sa place)

OUVRIERES, IRMA, CAMILLE
La la la la la!…

BLANCHE
(à Irma)
Moi, j'vais m'faire une robe pour le Grand Prix…

LA PREMIERE
(à Louise)
N'oubliez pas le sachet d'héliotrope?…

BLANCHE
J'ai vu un modèl', ma chère

(la dispute, bien en dehors)

ÉLISE
(à Suzanne qui lui donne des conseils)
Ah! laiss'-moi tranquille, tu m'ennuies!

VIEILLES OUVRIERES
La la la la la la la la!…

SUZANNE
C'est pas comm' ça qu'on s'y prend…

ÉLISE
Tu veux toujours en savoir plus qu'les autres!

SUZANNE
P'tite imbécile! tu n'vois pas qu'ça craqu' sous l'aiguille?

ÉLISE
Oh! la! la! quel cauch'mar!

SUZANNE
T'en as un caractère!

ÉLISE
Tu n't'es pas r'gardée!

SUZANNE
Va donc hé! bouffie!

JEUNES ET VIEILLES OUVRIERES
La la la la la la la!…

(Élise lance une pelote à la tête de Suzanne; les autres s'interposent. Toutes rient avec éclats. La première se lève)

LA PREMIERE
Mesd'moiselles, un peu d'silence…
nous n'sommes pas au marché…

(Silence relatif. La première va causer avec Gertrude. Geste de Louise, songeant à Julien)

CAMILLE
(bas à ses voisines)
Voyez Louise, quell' drôl' de tête elle fait aujourd'hui…

ÉLISE, SUZANNE
C'est vrai!

IRMA
C'est vrai! on dirait qu'elle a pleuré.

GERTRUDE
Elle a peut-être des ennuis de famille…

CAMILLE
Ses parents sont très durs pour elle…

(Les ouvrières se groupent et jettent des regards sur Louise qui semble ne rien voir)

IRMA
Ell' n'a pas la vie belle…

CAMILLE
Sa mèr' la frappe encore…

BLANCHE, SUZANNE
(indignées)
Ah!

ÉLISE
Ce n'est pas moi qui me laisserais battre!

SUZANNE
Moi non plus!

BLANCHE
Et moi, c'que j'les plaqu'rais!

L'APPRENTIE
Moi, quand le pèr' veut m' battre, j'lui dis:
cogn' sur maman,

(emphatique)

y a plus d'largeur!

(rires. Louise baisse la tête, écoute, et reprend son attitude indifférente)

IRMA
(regardant ironiquement Louise)
Non; je crois que Louise est amoureuse.

GERTRUDE
(étonnée)
Amoureuse! Louise…

(elle rit)

CAMILLE
Pourquoi Louise serait-ell' pas amoureuse?

ÉLISE
Amoureuse, Louise…

(elle hausse les épaules)

L'APPRENTIE
(à part)
Amoureuse!

SUZANNE, MADELEINE
Amoureuse!

GERTRUDE, MARGUERITE
Amoureuse!

BLANCHE, ÉLISE
Amoureuse!

IRMA, CAMILLE
Amoureuse!

BLANCHE, MARGUERITE, GERTRUDE,
SUZANNE, MADELEINE, ÉLISE
IRMA, CAMILLE, BLANCHE
Louise, entends-tu? on dit que tu es amoureuse…

LOUISE
(troublée)
Moi?

IRMA, CAMILLE
Est-ce vrai?

LOUISE
(avec colère)
Vous êtes folles…

GERTRUDE
(reprend sa place près de Louise)
Un amoureux à ton âge, ce n'est pas un péché,
et tu peux l'avouer…
A moins que tu ne veuilles garder
le secret de tes aventures.

(orgue de barbarie lointain)

ÉLISE, SUZANNE
Louise, raconte-nous…

LOUISE
(simplement)
Je n'ai pas d'aventure.

GERTRUDE
(avec un lyrisme comique contenu)
Que c'est charmant une aventure!

(Derrière elle, l'apprentie, avec des gestes de gavroche, mime ironiquement les paroles sentimentales de la chanson de la vieille fille)

Un garçon de jolie figure qui vous aime
et vous le prouve à tout moment!
C'est le rêve d'or des jeunes filles…
rêve auquel on pense tout enfant.
Pour le baiser d'un jeune amant,

(avec feu)

je donnerais sans regret le restant de ma vie.

(pâmée; orgue de barbarie lointain)

CAMILLE
(naivement)
D'où vient ce sentiment
qui nous attire constamment vers les hommes?
D'où vient qu'à leur approche
nos coeurs chavirent?

(pétulante)

On a beau nous dire :

(avec mystère)

«Prenez garde»
Qu'apparaisse le prédestiné,
les scrupules s'envolent.
À son regard, on rougit;
à sa parole, on sourit;
dans l'enthousiasme du baiser,
on s'ouvre au dieu malin;
c'est un bonnet de plus
qu'on accroche au moulin

(Rires étouffés. Peu à peu les ouvrières reprennent leur travail et causent à voix basse)

L'APPRENTIE
(agenouillée devant Louise)
Louise, raconte-nous tes aventures…

LOUISE
(avec impatience)
Je n'ai pas d'aventure.

(Louise hausse les épaules; l'apprentie, dépitée, s'éloigne en rampant sous les tables. Élise va s'asseoir auprès de Gertrude)

IRMA
(à ses voisines, langoureusement)
Oh! moi quand je suis dans la rue,
tout mon etre prend comme feu;

ÉLISE
(à Marguerite)
C'est un beau brun…

IRMA
Sous les rayons ardents

MARGUERITE
Tu l'aimes?

IRMA
… des yeux qui me désirent,

ÉLISE
J'en suis toquée

IRMA
Je vais radieuse!

MARGUERITE
Grande folle!

(Élise reprend sa place; Suzanne va ``essayer'' au mannequin)

LA PREMIERE
(à Madeleine)
Voyez la longueur des manches

IRMA
Les frôlements, les appels,

GERTRUDE
Dieu, qu'il fait chaud! ouvrez la f'nêtre…

(l'apprentie va ouvrir une fenêtre)

BLANCHE
(à Élise)
C'est tordant!

IRMA
… les flatteries…

SUZANNE
(à Madeleine)
Tu viens avec moi, ce soir?

IRMA
… m'attisent et me grisent!

ÉLISE
Louise, chante-nous quelque chose?…

LA PREMIERE
(à Marguerite)
Laissez-la donc tranquille!…

IRMA
Il me semble…

L'APPRENTIE
(à la mécanicienne)
J'ai rendez-vous à huit heures…

IRMA
… être en voyage…

ÉLISE
(à Blanche)
Il t'a fait la cour?

IRMA
… alors…

LA PREMIERE
A qui l'corsage?

IRMA
… que paysages…

ÉLISE
C'est à moi.

IRMA
… et maisons tourbillonnent…

LA PREMIERE
Dépêchez-vous, il le faut pour ce soir.

IRMA
…en ronde folle autour du wagon!

SUZANNE, BLANCHE
ÉLISE, MADELEINE
(riant bruyamment)
ah! ah! ah! ah! ah!…

CAMILLE, GERTRUDE
Chut!

(La première va dans la chambre voisine)

L'APPRENTIE
Écoutez!

IRMA
(L'apprentie, accroupie près d'Irma, l'écoute avec admiration)
Une voix mystérieuse, prometteuse de bonheur,
parmi les bruissements de la rue amoureuse,
me poursuit et m'enjôle…
C'est la voix de Paris!
C'est l'appel au plaisir, à l'amour!
Et, peu à peu, l'ivresse me gagne…
dans un frisson délicieux, à tous les yeux,
je livre mes yeux.
Et mon coeur bat la campagne et succombe
aux désirs de tous les coeurs.

LES JEUNES OUVRIERES
C'est la voix de Paris…

LES VIEILLES OUVRIERES
Régalez-vous, mesdam's, voilà l'plaisir!

(fanfare dans la coulisse)

TOUTES
(diversement)
Ah! la musique!

Scène Seconde

(Irma, Camille, Marguerite, Élise, Madeleine et l'apprentie vont aux fenêtres et regardent curieusement dans la cour)

UNE VOIX
(dans la coulisse, en colère, semblant marquer la mesure)
Un!

BLANCHE
(se levant et courant vers la fenêtre)
Quell' drôl' de fanfare!

IRMA
Ils accompagn'nt un chanteur…

CAMILLE
Il est bien, c'lui-là.

SUZANNE
(pouffant)
Tu trouves!

ÉLISE
(à Madeleine)
On dirait l'artist' de tout à l'heure!

(Élise, Madeleine, l'apprentie, croyant que Julien va chanter pour elles, se moquent de Camille qui le trouve à son goût; pendant la première partie de la sérénade, elles échangent des signes d'intelligence, envoient des baisers au chanteur et semblent très excitées)

L'APPRENTIE
Il nous r'garde!

CAMILLE
Louise! viens voir… il est très bien.

L'APPRENTIE
Très bien!

(Louise semble ne pas entendre. Guitare dans la coulisse)

JULIEN
(dans la coulisse)
Dans la cité lointaine,
Au bleu pays d'espoir,
Je sais, loin de la peine,
Un joyeux reposoir,
Qui, pour fêter ma reine,
Se fleurit chaque soir.

LES OUVRIERES
Quelle jolie voix!
Quelle jolie voix!
Ah ma chère, quelle jolie voix!

LOUISE
(à part)
C'est lui! c'est Julien!

(Camille vient prendre le bouquet qu'Irma a laissé sur la table pour le jeter au chanteur. Irma veut l'empêcher et la pousse. Suzanne se lève, tout en continuant à coudre, elle passe devant les tables, s'arrête près de la fenêtre, écoute, ravie, pâmée)

JULIEN
Les fleurs du beau Domaine
S'avivent chaque soir;
Mais l'insensible reine
Dédaigne leur espoir;
(Ne daigne s'émouvoir.)

(comme en ritornelle)

Quand viendras-tu, dis-moi, la belle,
Au reposoir d'ivresse éternelle?
L'Aube t'appelle et te sourit, voici le jour!…
Veux-tu que je te mène en ce riant séjour,
A l'amour!

LES OUVRIERES
Bravo, bravo, bravo, bravo, bravo, bravo, bravo!

(fanfare des bohèmes dans la coulisse)

CAMILLE
(ravie)
Il va chanter encore!

LOUISE
Quel supplice! Quel affreux tourment!

JULIEN
Jadis tu me contais un magique voyage:
«Tous deux, me disais-tu, dès notre mariage,
libres, nous partirons au Pays adoré,
loin de ce monde où nous avons pleuré»
Voici le jour sacré de tenir ta promesse:
et l'heure du départ, l'heure d'allégresse,
l'heure sonne et carillonne et chante à ton coeur
les désirs de mon coeur!…
Quand partons-nous, dis-moi, la belle,
pour le pays d'ivresse éternelle?

LES OUVRIERES
(mystérieusement)
Quelle caresse!
Aux accents de sa tendresse, mon coeur s'abandonne…
Quelle jolie voix! ah! ah! ah!
Quelle ivresse! à ses accents mon coeur s'abandonne…
Quelle jolie voix! ah! ah! ah!
Ah quel doux chant de tendresse…
Quelle jolie voix! quelle jolie voix! ah! ah!
Ah!
Ah! quelle caresse! quel doux chant de tendresse!
Ah! ah! mon coeur s'abandonne!

CAMILLE
Comme il nous regarde!

IRMA
On dirait qu'il s'adresse à l'une de nous…

(Élise fait à Madeleine un geste d'intelligence)

L'APPRENTIE
C'est vrai!

LOUISE
(à part)
Pauvre Julien!

ÉLISE
Il n'a pas l'air content…

BLANCHE
Jetons-lui des sous!

CAMILLE
Et des baisers!

(elles jettent des sous et envoient des baisers au chanteur)

LOUISE
(peut-être jalouse)
Ah! j'aurais dû partir tout à l'heure

(Julien gratte avec rage les cordes de sa guitare)

GERTRUDE
Qu'est-c' qu'il a?

L'APRENTIE
Il devient fou?

(Rires. Louise se lève, frémissante, puis se rassied. A partir de ce moment, les ouvrières trouvant la chanson moins jolie, ennuyeuse même, échangent des gestes de lassitude, de moquerie. Élise et Madeleine, déçues dans leur espoir, raillent et sifflent impitoyablement le chanteur)

JULIEN
(avec émotion)
Si ton âme, oubliant les serments d'autrefois,
S'est détournée de moi;
Si tes voeux sont de vivre sans lumière et sans joie…

GERTRUDE
Que chante-t-il?

ÉLISE
C'est assommant!

JULIEN
… coeur infidèle…

MADELEINE
(riant)
Ah! ah! ah!…

JULIEN
(avec emphase)
… va plus loin battre de l'aile

ÉLISE
(agacée)
Ah!

CAMILLE
Il nous ennuie!

GERTRUDE
(geignant, avec ennuie)
Ah!

JULIEN
Moi, le renonce à vivre:
car la vie est sans excuse
quand l'adorée, la seule aimée,
à mes appels se refuse!

BLANCHE, MARGUERITE
Ah!

ÉLISE
Dieu, qu'il m'énerve!

SUZANNE, MADELEINE
Que chante-t-il?

IRMA, CAMILLE
A-t-il bientôt fini?

GERTRUDE
C'est rasant!

BLANCHE, MARGUERITE
C'est assommant!

LES OUVRIERES
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!

ÉLISE, SUZANNE, MADELEINE
(criant)
Une autre!

L'APPRENTIE
(criant)
Une autre!

IRMA, CAMILLE, GERTRUDE
(criant)
Une autre!

BLANCHEs, MARGUERITE,
ÉLISE, SUZANNE, MADELEINE
(criant)
Une autre!

TOUTES
(auf Louise)
Une autre!

(Durant cette dernière strophe, Louise se lève, frémissante. L'apprentie, juchée sur une chaise, fait la manivelle avec le coin de son tablier roulé imitant comiquement le jouer d'orgue)

JULIEN
Le temps passe et tu ne réponds pas…

ÉLISE
Ah! quel malheur!

JULIEN
Je ne sais plus que te dire!…

GERTRUDE
Pauvre petit!

JULIEN
Faut-il que tu m'aies menti jadis!…

SUZANNE
Quel raseur!

L'APPRENTIE
Oh! la! la! quell' scie!

ÉLISE
Va chez l'coiffeur!

JULIEN
Faut-il que tu m'aies menti!

LES JEUNES OUVRIERES
(criant)
Menti!

LES VIEILLES OUVRIERES
A-t-il bientôt fini?

(L'apprentie court ramasser des chiffons et les jette dans la cour)

JULIEN
Sois maudite!
Fille sans coeur!
Ame sans foi!

IRMA, CAMILLE
(riant)
Ah! ah! ah!…

JULIEN
Assez! assez!

(lui répondant par la fenêtre)

Fille sans coeur!
Ame sans foi!

GERTRUDE
(riant)
Ah! ah! ah!…
J'en pleure! c'est tordant!
Quell' scie!

(criant)

Ferme ça

BLANCHE, MARGUERITE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
C'te tête! quel type!
Voyez-le donc… il est fou! il est fou!

(criant)

Music!

ÉLISE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
Il est fou! il est saoûl!

(Élise ramasse des chiffons et les jette dans le cour)

A Charenton! quel cauch'mar! oh! la, la!

SUZANNE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
Il est saoûl! il est fou!
Quel crampon! il est saoûl! il est saoûl!

(criant)

Music!

MADELEINE
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah!
Assez! quell' scie!
Quel crampon! il est saoûl! il est saoûl!

(criant)

Music!

L'APPRENTIE
(criant, les mains en porte-voix)
Ta bouche!
Il est fou!

(faisant des gestes à la fenêtre)

Music!

LES JEUNES OUVRIERES
(ironiquement)
Bravo! bravo! bravo!

(imitant le chanteur)

Fille sans coeur!
Ame sans foi!

LES VIEILLES OUVRIERES
(criant)
Assez! assez! assez!

(cri plaintif)

Ah!
A-t-il bientôt fini!

(Élise et Camille se rasseyent)

IRMA, CAMILLE, ÉLISE,
L'APPRENTIE, JEUNES OUVRIERES
(criant)
Music!

TOUTES
(criant)
Music!
Music!
Music!

(Les musiciens de la cour obéissent et jouent. Charivari. Les ouvrières dansent et chahutent. Louise se lève. Son visage exprime l'angoisse; elle hésite un moment, puis elle va prendre son chapeau et se dispose à sortir)

IRMA, CAMILLE, ÉLISE, SUZANNE
La la la la la la la la
La la la la

LES AUTRES OUVRIERES
La la la la la la la
La la la la

TOUTES
(rires)
Ah! ah! ah! ah! ah!…

GERTRUDE
(s'apercevant du trouble de Louise; à Louise)
Louise, qu'avez-vous? Êtes-vous souffrante?

(d'autres ouvrières s'approchent)

L'APPRENTIE
(regardant par la fenêtre)
Il s'en va!

LOUISE
(avec embarras)
Oui… je ne suis pas bien…
J'étouffe… je suis tout étourdie…

(Elle se lève, fiévreuse)

Je ne puis rester!

CAMILLE
Tu veux partir?

(Louise, indécise, semble écouter au loin)

LOUISE
(décidée)
Oui, je préfèr' rentrer chez nous.

(à Gertrude)

Vous direz à Madame que j'ai dû m'en aller…

(Elle prend son chapeau et va vers la porte. Quelques ouvrières l'entourent)

IRMA
(affectueusement)
Louise, qu'as-tu?

(Louise, embarrassée, ne sait que répondre)

CAMILLE
(de même)
Tu souffres?

IRMA
Veux-tu que je t'accompagne?

LOUISE
Non, laissez-moi…

(elle ouvre la porte; bas avec effort)

Adieu!

(Elle disparaît. La fanfare s'éloigne. Les ouvrières, étonnées, se regardent)

Scène Troisième

ÉLISE
Qu'est-c' qui lui prend?

CAMILLE
Qu'est-c' que ça veut dire?

IRMA
(prenant la défense de Louise)
Elle était malade!

SUZANNE
(ironique)
Comm' vous et moi!

L'APPRENTIE
(criant)
C'est la faute au chanteur!

ÉLISE, SUZANNE, MADELEINE
Voyons!

IRMA, BLANCHE, MARGUERITE
Voyons!

(Elles se précipitent aux fenêtres)

CAMILLE
La voici!

GERTRUDE
(restée assise; criant)
Eh bien! que fait-elle?

ÉLISE, SUZANNE
Parfait!

IRMA, CAMILLE
C'est bien ça!

(Les ouvrières restées assises, se lèvent et courent aux fenêtres)

TOUTES
(avec stupéfaction)
Ah!…

(Gertrude et la première joignent les mains avec épouvante)

L'APPRENTIE
(avec transport, criant)
Ils part'nt en prom'nade!

(Elle se roule à terre)

TOUTES
(riant aux éclats)
Ah! ah! ah!

(Rideau vivement)



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