Le théâtre représente un parc. — À gauche, l’entrée d’une maison de riche apparence. — À droite, un petit pavillon. — Table et chaises de jardin.

Scène PREMIÈRE
(THÉODORINE, entrant et s’adressant au public.)

Est-ce que ça se voit? hein?… Est-ce que ça se voit?… Ma figure est-elle toujours placide? Oui… allons tant mieux, car depuis dix-huit ans je cache dans les profondeurs de mon âme, un secret qui me tue!… Ce secret, — que personne ne connaît… heureusement! car s’il était connu, il est évident que ce ne serait plus un secret, — ce secret, dis-je, c’est surtout à mon mari que je dois le cacher…
(s’interrompant et au public.)
Eh bien non… Ce n’est pas ça… je n’ai jamais manqué à mes devoirs d’épouse… Jamais! jamais!…
(Avec bonhomie.)
Parole d’honneur… Du reste ce ne serait rien… rien du tout… C’est bien plus fort que ça!… Et ne pouvoir le dire, ne pouvoir le transvaser dans le sein d’une amie… Oh! les secrets, c’est comme les gros vins du Midi, quand ça a trop de bouteille ça s’aigrit! Le mien a besoin d’être soutiré… je vais toujours me le dire à moi-même pour me soulager. Voilà ce que c’est. Le tambour battait…

▼ROMBOÏDAL▲
(au dehors.)
Ma femme!… Où est ma femme?…

▼THÉODORINE▲
Mon mari… Que le ciel le patafiole! il arrive toujours mal à propos.

Scène II
(ROMBOÏDAL, THÉODORINE.)

▼ROMBOÏDAL▲
(entrant.)
Qu’est-ce qu’on me dit… mon cheval fourbu, mes porcelaines cassées, et c’est encore Hermosa!… Bridez votre fille, madame, bridez votre fille…

▼THÉODORINE▲
(doucement.)
Mais, mon ami, je fais ce que je peux…

▼ROMBOÏDAL▲
Il est fabuleux que moi, Romboïdal, grand sénéchal du duc Cacatois XXII, souverain de l’île de Tulipatan, — moi, qui suis d’un caractère onctueux et d’un commerce agréable, il est fabuleux, dis-je, que j’aie pour fille une enfant aussi indisciplinée… C’est de votre faute, vous lui laissez faire toutes ses volontés…

▼THÉODORINE▲
(avec sentiment.)
Octogène, je n’ai qu’elle!…

▼ROMBOÏDAL▲
(avec hauteur.)
Est-ce un reproche que vous m’adressez, madame?

▼THÉODORINE▲
(doucement.)
À Dieu ne plaise!… Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit… Mais pourquoi récriminer, mon ami? — Hermosa est ainsi faite, nous ne pouvons pas la changer… on peut courber le zinc, mais l’acier, on le brise!… Octogène, vous ne voudriez pas que je la brisasse!

▼ROMBOÏDAL▲
Que vous la brisassiez, non, — que vous la bridassiez, oui… Tenez, madame, voulez-vous que je vous dise, ce n’est pas une fille que nous avons-là… C’est un garçon manqué!

▼THÉODORINE▲
(à part, très-émue.)
Ô ciel!

▼ROMBOÏDAL▲
(vivement.)
Qu’est-ce que vous dites, Théodorine?

▼THÉODORINE▲
(se remettant.)
Rien, Octogène, rien… J’abonde dans votre sens… Une femme honnête doit toujours abonder dans le sens de son mari…
(On entend au dehors un coup de fusil.)
Quel est ce bruit?

▼ROMBOÏDAL▲
Parbleu! Je parie que c’est encore Hermosa qui fait des siennes…
(Voyant entrer Hermosa.)
Tenez! qu’est-ce que je disais!…

Scène III
(Les Mêmes, HERMOSA.)

▼HERMOSA▲
(entrant vivement par le fond, un fusil à la main.)
J’aime le tintamarre
Ce qui me séduit
C’est la bagarre
Et le bruit!
On dit que je suis une fille
Entre nous je trouve pourtant
Qu’en silence tirer l’aiguille
C’est bien fade et bien embêtant!
J’aime le parfum de la poudre
J’aime le bruit et le fracas,
Laissons les machines à coudre
Remmailler chastement les bas.
J’aime le tintamarre
Ce qui me séduit
C’est la bagarre
Et le bruit!
Bing! bing! Patapouf!

▼HERMOSA▲
Bonjour, maman! Bonjour, papa!

▼ROMBOÏDAL▲
(lui prenant son fusil.)
D’où viens-tu?… Qui est-ce qui t’a permis de prendre ce fusil?

▼HERMOSA▲
Personne… Mais j’aime ça, moi, les fusils!… Pif, paf!… ça fait du bruit… J’aime ça.

▼THÉODORINE▲
(doucement.)
Si elle aime ça, mon ami…

▼ROMBOÏDAL▲
Voilà comme vous la soutenez toujours!

▼THÉODORINE▲
(avec sentiment.)
Je n’ai qu’elle, Octogène

▼ROMBOÏDAL▲
Vous me l’avez déjà dit… Je vous répète, moi, que ces ustensiles sont déplacés dans des mains féminines… On n’a jamais vu ça!…

▼HERMOSA▲
(vivement.)
Pardon, papa, pardon… Diane…

▼THÉODORINE▲
Elle a raison… Diane… Diane chasseresse, ne sortait jamais qu’en armes… et en petite tenue, en très-petite tenue…

▼ROMBOÏDAL▲
C’était une déesse…

▼THÉODORINE▲
Vous allez peut-être dire du mal des déesses, maintenant!

▼ROMBOÏDAL▲
Non! mais les déesses peuvent se permettre certaines fantaisies qu’une femme du monde doit s’interdire sévèrement.
(À Alexis.)
Vous pratiquez le fusil et vous négligez la couture et le piano…

▼HERMOSA▲
Oh! la couture, ça me crispe… Le piano, ça m’agace… J’aimerais bien mieux apprendre le cor de chasse…

▼ROMBOÏDAL▲
Le cor de chasse!…

▼HERMOSA▲
Ça résonne, ça fait du bruit… J’aime ça…

▼ROMBOÏDAL▲
Et moi je vous dis que le piano…

▼THÉODORINE▲
(vivement.)
Mon Dieu, mon ami, si elle préfère les instruments à vent… où est le mal?… On dit que ça développe…

▼ROMBOÏDAL▲
Je la trouve suffisamment développée comme ça… d’ailleurs une jeune fille de son âge doit, avant tout, être suave… Eh bien, positivement, elle manque de suavité…

▼THÉODORINE▲
Je ne trouve pas… elle a sa petite suavité à elle.

▼ROMBOÏDAL▲
(avec amertume.)
Ah! je ne suis pas un père chançard!… Je vois tout autour de nous des gens qui ont des enfants bien élevés, tandis que moi… Tenez, sans aller bien loin, notre gracieux du Cacatois… il a tous les bonheurs, lui!… D’abord il est veuf, c’est déjà une bonne chose…

▼THÉODORINE▲
Octogène, vous êtes amer…

▼ROMBOÏDAL▲
Pardon… et puis il a un fils, le prince Alexis, un enfant
doux, tranquille et soumis… quoiqu’il appartienne au sexe fort…

▼HERMOSA▲
Et pourtant il est si gentil… Il a l’air d’une demoiselle…

▼THÉODORINE▲
(vivement.)
Trop même… car son père s’en plaint…

▼HERMOSA▲
Ah! les pères se plaignent toujours… ça n’empêche pas que je le trouve charmant… Ah! papa! qu’il est joli, qu’il est joli, qu’il est joli!

▼ROMBOÏDAL▲
Eh bien! Hermosal qu’est-ce que ça veut dire?… Sapristi, un peu de retenue!…

▼HERMOSA▲
Mais papa!… j’en ai…

▼ROMBOÏDAL▲
Pas assez!…

▼HERMOSA▲
(se révoltant.)
Ah! bien! tant pis… je suis dans l’âge où le cœur doit parler… et le mien parlera… il parlera!… il parlera!…

▼ROMBOÏDAL▲
(à Théodorine, avec amertume.)
Quand je vous disais de la brider, avais-je raison, madame?

▼THÉODORINE▲
(apercevant un valet qui entre.)
Silence devant la domesticité, mon ami!

▼ROMBOÏDAL▲
(au valet.)
Qu’est-ce?…
(Le valet lui parle bas.)
Ah! mon Dieu!… Ah! mon Dieu!

▼THÉODORINE▲
Qu’y a-t-il donc?

▼ROMBOÏDAL▲
Le duc… le duc qui vient chez moi…

▼THÉODORINE▲
Le duc!

▼ROMBOÏDAL▲
(à sa femme.)
Ôtez donc vos papillotes…
(Théodorine ôte ses papillotes.)

▼THÉODORINE▲
Voilà… voilà…

▼ROMBOÏDAL▲
Attention! voici Son Altesse!…

Scène IV
(Les Mêmes, CACATOIS XXII, Officiers, Valets, Seigneurs, Dames, puis ALEXIS.

▼CHŒUR▲
Vive le grand Cacatois!
Répétons tous à la fois
Avec attendrissement,
Vive Cacatois le Grand!

▼CACATOIS▲
Prince doux et fort débonnaire,
Vous voyez le grand Cacatois.
Mes sujets, dont je suis le père,
M’aiment tous, du moins je le crois.
Si l’on vous dit dans les gazettes
Que je ne digère pas bien,
Que j’ai payé toutes mes dettes,
Mes chers amis, n’en croyez rien!
Sur ma parole,
C’est un canard!
Un bruit frivole,
Un traquenard!
C’est un canard!
Coin! coin! coin! coin!
Si parfois un journal affirme
En tête de ses faits-divers,
Que je ne suis qu’un vieil infirme,
Et que j’entends tout de travers!
Si l’on dit que je perds la tête
Et ma fortune aux dominos,
Que je suis quelquefois pompette…
Ne croyez pas à ces propos!
Sur ma parole
C’est un canard,
Un bruit frivole,
Un traquenard!
C’est un canard.
Coin! coin! coin! coin!

▼ROMBOÏDAL▲
(s’avançant pour le complimenter.)
Ce jour, prince, est un jour… est le plus beau des jours…

▼CACATOIS▲
(l’interrompant.)
Bon! bon! cela suffit… abrège ton discours…

▼ROMBOÏDAL▲
Volontiers… mais où donc est le prince Alexis?

▼CACATOIS▲
Sur un banc de ton parc, je crois qu’il est assis,
Il y pleure comme une biche
Un oiseau, de sa cage envolé ce matin…

▼ROMBOÏDAL▲
(remontant un peu.)
Le voici qui paraît à l’angle du jardin…

▼CACATOIS▲
(regardant au fond.)
En pleurnichant encor!…

▼HERMOSA▲
(avec élan.)
Dam! s’il a du chagrin!

▼CACATOIS▲
(avec colère.)
Je n’aime pas à voir un prince qui pleurniche!

(Alexis entre par le fond suivi de ses pages.)

▼ALEXIS▲
J’ai perdu mon ami,
J’ai l’âme désolée!
Mon joli colibri,
Il a pris sa volée!
Tous les matins j’ornais sa cage
Et l’admirais à mon réveil.
Ah! que j’aimais son doux ramage
Au premier rayon du soleil!
J’ai perdu mon ami,
Etc., etc.
Mais maintenant où peut-il être?
Si je le voyais revenir,
Ah! je fermerais ma fenêtre
Pour l’empêcher de repartir!
J’ai perdu mon ami!
Mon âme est désolée,
Mon joli colibri,
Il a pris sa volée!

▼CACATOIS▲
(avec colère, à Alexis.)
Quand vous aurez fini de pleurer de la sorte,
Vous le direz.
(À sa suite.)
Que tout le monde sorte!

▼LE CHŒUR▲
(en pleurant.)
J’ai perdu mon ami,
J’ai l’âme est désolée…

▼CACATOIS▲
(les interrompant.)
Non, non, pas cet air-là. — Le refrain précédent
Pour un chœur de sortie a bien plus de mordant!

▼LE CHŒUR▲
Sur ma parole,
C’est un canard!
Un bruit frivole,
Un traquenard!
C’est un canard!
Coin! coin! coin! coin!

(Les seigneurs, les dames, les soldats et les pages se retirent.)

Scène V
(CACATOIS, ROMBOÏDAL, THÉODORINE, HERMOSA, ALEXIS.)

▼CACATOIS▲
A-t-on jamais vu!… se désoler comme ça pour un oiseau!…
(À Alexis.)
Est-ce que ça va durer longtemps?

▼ALEXIS▲
(baissant les yeux.)
Mon père, je…
(Il s’arrête.)

▼CACATOIS▲
(l’imitant.)
Mon père, je… mon père, je… Ça n’est pas une réponse… nom d’une trompette! De tous temps les Cacatois ont été de rudes lapins… vous, monsieur, vous n’êtes pas un rude lapin… on l’a déjà remarqué…

▼ALEXIS▲
Je ferai mon possible pour changer…

▼HERMOSA▲
(vivement.)
Ah! ce serait dommage!…

▼ROMBOÏDAL▲
(sévèrement.)
Hermosa!…

▼CACATOIS▲
Je suis fâché de l’avouer devant le monde… mais vous manquez de zinc, Alexis. — vous manquez complétement de zinc! Vous êtes d’une timidité, d’une froideur!… Ah! songez, quelle humiliation ce serait pour moi si j’entendais le peuple s’écrier sur votre passage : Orgeat, limonade, bière!…

▼ALEXIS▲
Papa!…

▼CACATOIS▲
(furieux.)
Brisons là!…
(Tirant sa montre, à Romboïdal.)
Quelle heure as-tu?

▼ROMBOÏDAL▲
(tirant sa montre.)
Une heure trois quarts…

▼CACATOIS▲
Tu vas bien?

▼ROMBOÏDAL▲
(lui tendant la main.)
Pas mal, et vous?

▼CACATOIS▲
(la repoussant avec violence.)
Je ne te parle pas de ta santé, ça m’est bien égal.
(Changeant de ton et très-gaiement.)
Moi, ça va bien… il n’y a que mon lombago qui me tourmente,

▼THÉODORINE▲
Voilà ce qu’on gagne à guerroyer!

▼HERMOSA▲
(vivement.)
Oh! la guerre!… la guerre!… Pif! paf!… boum!… ça fait du bruit… J’aime ça!…

▼THÉODORINE▲
(bas.)
Hermosa, je t’en prie… Ton père va encore bougonner!…

▼CACATOIS▲
(mettant son lorgnon.)
Oh! oh!… c’est ta fille… toujours une gaillarde, à ce que je vois…

▼ROMBOÏDAL▲
Toujours, monseigneur.

▼CACATOIS▲
Il faut la marier, ça la calmera… J’ai aussi quelques idées pour mon fils… Je lui cherche un bon parti..

▼ROMBOÏDAL▲
(avec effroi.)
Eh quoi! vous voudriez!… Il est encore bien jeune…

▼CACATOIS▲
Les Cacatois se marient très-jeunes… ça leur est ordonné…

▼ROMBOÏDAL▲
(à part.)
Ah! mon Dieu!… que faire?

▼CACATOIS▲
(tirant sa montre.)
Quelle heure as-tu?

▼ROMBOÏDAL▲
(à part.)
C’est un nouveau tic…
(Tirant sa montre.)
Deux heures moins cinq…

▼CACATOIS▲
Tu vas bien?

▼ROMBOÏDAL▲
(troublé et lui tendant la main.)
Pas mal… et vous?…

▼CACATOIS▲
(la repoussant avec colère.)
Mais, sapristi! je ne te parle pas de ta santé… je t’ai déjà dit que ça m’était bien égal… Si je te demande ça, c’est parce que c’est l’heure de mon déjeuner.

▼THÉODORINE▲
(vivement.)
Votre déjeuner! monseigneur daignerait-il nous faire l’honneur…

▼CACATOIS▲
Je vous ferai cet honneur.

▼ROMBOÏDAL▲
Que de bonté!
(Bas à sa femme)
Encore une dépense, vous aviez bien besoin de l’inviter.

▼THÉODORINE▲
Il se serait invité tout seul… Dites donc, Octogène, vous savez que je n’ai plus d’argent, nous sommes à la fin du mois.

▼ROMBOÏDAL▲
(bas.)
Comment la fin du mois… nous sommes le 4.

▼THÉODORINE▲
(étonnée.)
Le 4… ça ne m’a pas semblé long.

▼ROMBOÏDAL▲
Il suffit! voici 5 francs ; du moment qu’on fait les choses, il faut les faire convenablement.

▼THÉODORINE▲
(à part.)
Quel pingre!…
(Haut, à Cacatois.)
Monseigneur, je vais donner des ordres
(En s’en allant.)
et m’ouvrir un œil dans le quartier!…

(Elle sort par le fond.)

▼CACATOIS▲
(satisfait.)
Un pareil empressement! je reviendrai souvent, très-souvent.
(À Romboïdal.)
Passons dans ton cabinet de travail, j’ai quatre cent trente-cinq pétitions à lire et deux mille trois cent vingt-sept signatures à donner avant le déjeuner.

▼ROMBOÏDAL▲
Permettez que je vous montre le chemin…

▼CACATOIS▲
( à son fils.)
Attends-moi un instant, Alexis… et du zinc, mon ami, du zinc… Songez quelle humiliation…
(S’arrêtant.)
Ah! je l’ai déjà dit.
(À Romboïdal.)
Marche, je te suis!…

(Ils sortent à gauche.)

Scène VI
(ALEXIS, HERMOSA.)

▼HERMOSA▲
Quel bonheur, prince, on nous laisse ensemble… nous voilà en tête-à-tête.

▼ALEXIS▲
(s’éloignant.)
C’est vrai, mademoiselle…

▼HERMOSA▲
Vous me fuyez!

▼ALEXIS▲
Non… mais seul avec une jeune fille… j’ai si peu l’habitude…

▼HERMOSA▲
Ne rougissez pas… ça n’en vaut pas la peine… et profitez du moment pour me faire la cour.

▼ALEXIS▲
La cour?…

▼HERMOSA▲
Certainement…

▼ALEXIS▲
(baissant les yeux.)
C’est que je n’ose pas.

▼HERMOSA▲
Vous avez tort, il faut être audacieux… D’ailleurs nous sommes faits pour nous entendre ; vous êtes musicien, je suis musicienne, la musique nous mettra d’accord!… De quoi jouez-vous?

▼ALEXIS▲
De l’accordéon, et vous?

▼HERMOSA▲
Moi! de tout ce qui tape, résonne et fait du bruit.

AIR :
J’aime tout ce qui sonne,
Ce qui vibre et résonne,
Je sens avec plaisir
Mon cœur s’épanouir,
Aux accords du trombone.

(Imitant le trombone.)

Cuin, cuin, cuin, cuin.
Les instruments de guerre,
Sont ceux que je préfère,
Pour moi c’est un beau jour,
Quand j’entends du tambour
Le rafla populaire,

(Imitant le tambour.)

Rafla, raflafla, raflafla.
Pour charmer une belle,
À la flûte au basson,
Je préfère le son
Du violoncelle.

(Imitant le violoncelle.)

Froum… froum! froum…
ENSEMBLE.
Ah quel plaisir, quelle douceur,
Ces instruments font mon bonheur!

▼HERMOSA▲
Vous voyez que nous nous entendons parfaitement ; allons, faites-moi votre déclaration.

▼ALEXIS▲
(avec effroi.)
Ma déclaration?…

▼HERMOSA▲
Certainement, moi je suis une jeune fille… mon rôle est de rougir, de balbutier… Vous, vous devez être hardi et entraînant… vous devez vous mettre à mes genoux.

▼ALEXIS▲
À vos genoux?…

▼HERMOSA▲
(s’animant.)
Allons, monsieur, mettez-vous à mes genoux!

▼ALEXIS▲
(troublé.)
À vos genoux…

▼HERMOSA▲
(avec dépit.)
Ah! si j’étais à votre place, il y a longtemps que ce serait fait…

▼ALEXIS▲
(vivement.)
Ne me grondez pas…
(se mettant à genoux.)
M’y voici…

▼HERMOSA▲
À la bonne heure… je me recule un peu… par pudeur… mais vous, vous avancez vivement en me prenant la main… prenez-moi donc la main.

▼ALEXIS▲
(lui prenant la main.)
Ah! comme il faut du courage!…
(Hermosa fait un mouvement.)
Mais j’en aurai… j’en aurai!…

▼HERMOSA▲
(l’imitant.)
J’en aurai… j’en aurai… ayez-en… dites-moi : Chère Hermosa, je vous aime… je vais parler à mon père… lui dire que nous voulons qu’on nous marie… demain… aujourd’hui… tout de suite… Mais allez donc… vous ne m’aidez pas du tout.

▼ALEXIS▲
(entraîné.)
Si, si, vous avez raison… je parlerai à mon père… et je lui dirai que jamais, non jamais, je n’aurai d’autre femme que vous…

(Il se jette aux genoux d’Hermosa.)

Scène VII
(Les Mêmes, ROMBOÏDAL et THÉODORINE.)

▼ROMBOÏDAL▲
(les apercevant.)
Ciel!… que vois-je?…

▼THÉODORINE▲
(les apercevant.)
Ah! sapristi! nom d’une bobinette! Voilà ce que je redoutais!…

▼HERMOSA▲
Pincés!… ça ne rate jamais!

▼ROMBOÏDAL▲
Eh quoi, prince…

▼ALEXIS▲
(se relevant.)
Pas un mot… conduisez-moi près de mon père, il faut que je lui parle.

▼ROMBOÏDAL▲
Pardon, c’est que j’aurais voulu causer avec ma fille…

▼ALEXIS▲
(avec autorité.)
Faites d’abord ce que je vous demande…

▼ROMBOÏDAL▲
Mais…

▼ALEXIS▲
(avec force.)
Ce que je vous ordonne alors… obéissez, monsieur!…

▼ROMBOÏDAL▲
(surpris.)
Quel changement!…
(s’inclinant.)
Altesse, je suis votre serviteur…
(Avant de s’en aller, regardant Hermosa.)
Oh! je reviendrai… je reviendrai…

(Il sort avec Alexis par la gauche.)

Scène VIII
(THÉODORINE, HERMOSA.)

▼THÉODORINE▲
(à part.)
Le silence n’est plus possible… allons, allons, il n’y a pas à hésiter…
(Haut.)
Hermosa, veuillez vous seoir.
(D’une voix creuse.)
J’ai un secret important à vous confier.

▼HERMOSA▲
Vous m’effrayez, maman… Vous avez l’air tout chose…

▼THÉODORINE▲
Fichtre! on le serait à moins… et tout d’abord je dois te dire que si tu mijotais des projets d’union avec le jeune Alexis il faudrait mettre ces projets dans le sac aux oublis…

▼HERMOSA▲
Impossible, maman… nous venons d’échanger des serments, je lui ai promis ma main…

▼THÉODORINE▲
Il y a mal-donne… et quand il y a mal-donne, la main passe.

▼HERMOSA▲
Ma mère… ma mère… vous êtes ambiguë… je ne vous comprends pas.

▼THÉODORINE▲
Tu me comprendras quand j’aurai déversé dans ton cœur le trop plein du mien.

▼HERMOSA▲
Déversez, alors, déversez!…

▼THÉODORINE▲
Je déverse… Il y avait une fois un grand sénéchal.
(Hermosa fait un mouvement.)
Ça commence comme un conte, mais rassure-toi, c’est de l’histoire… je reprends : Il y avait une fois un grand sénéchal… ce grand sénéchal (nous le nommerons tout à l’heure) était marié avec une femme d’une beauté idéale et d’un esprit cultivé, une femme adorable!… cette femme (nous la nommerons tout à l’heure), il lui naquit un bébé… ce bébé (nous le nommerons tout à l’heure) était charmant… adorable… comme sa mère dont il était la réduction Collas… par malheur le grand sénéchal était au service d’un duc qui venait de déclarer la guerre à ses voisins… Le tambour battait… la guerre menaçait de se prolonger indéfiniment, la mère trembla pour sa progéniture, et lors de la déclaration à la mairie de son arrondissement, elle eut la faiblesse d’annoncer une fille, au lieu d’un fils, au respectable employé préposé aux naissances.

▼HERMOSA▲
C’est très-intéressant… mais je ne comprends pas encore…

▼THÉODORINE▲
Tu ne comprends pas… alors mettons-y les noms… ce duc c’était Cacatois XXII… cette mère charmante, adorable, c’était moi… et ce bébé…

▼HERMOSA▲
(avec un cri.)
C’était moi!

▼THÉODORINE▲
(se cachant la tête dans ses mains.)
Tu l’as dit!… Tu l’as dit!… J’ai trompé ton père sur ton état civil… Tu n’appartiens pas au sexe gracieux et faible… Tu fais partie de celui qui a produit les Romulus, les Caracalla et les Pompée!

▼HERMOSA▲
Voilà donc pourquoi je manquais de flou… quelle révélation!… Ah! je suis un homme… morbleu! tête-bleue!…

▼THÉODORINE▲
(effrayée.)
Ventre-bleu, silence, malheureux!… Si ton père t’entendait… Certainement il a d’excellentes qualités : d’abord c’est un honnête homme… mais je le connais, c’est bien l’être le plus rageur… le plus susceptible… et s’il apprend que je l’ai abusé pendant dix-huit ans il est capable de s’en formaliser.

▼HERMOSA▲
Mais pourtant…

▼THÉODORINE▲
Laisse-moi le temps de le préparer adroitement… je profiterai d’un moment… où il sera bien disposé… il est vrai qu’il ne l’est jamais… enfin… je verrai… je chercherai… on dit que la foudre a des effets très-singuliers… un jour qu’il fera un joli petit orage, je mettrai peut-être ça sur le dos du tonnerre… qu’en dis-tu?

▼HERMOSA▲
Dam! il faudrait savoir si c’est dans les choses possibles.

▼THÉODORINE▲
Sois tranquille, je consulterai le pharmacien.

▼HERMOSA▲
Mais papa croira-t-il?

▼THÉODORINE▲
Parbleu!… je te l’ai déjà dit, ton père est un homme supé rieur, mais il est bête à manger du foin pour ces choses-là… quant au prince Alexis, tu comprends maintenant… qu’il faut y renoncer.

▼HERMOSA▲
(soupirant.)
Ah oui… c’est dommage!

▼THÉODORINE▲
(attirant Hermosa dans ses bras.)
Ô mon fils!… jusque-là, jure-moi le secret le plus absolu…

▼HERMOSA▲
Je vous le jure, maman… mais vous savez, au premier orage…

▼THÉODORINE▲
C’est convenu…
(Voyant entrer Romboïdal.)
Silence! voici ton père!…

Scène IX
(Les Mêmes, ROMBOÏDAL.)

▼ROMBOÏDAL▲
(qui entre vivement.)
Ma femme est encore-là… éloignons-la adroitement.
(Haut.)
Théodorine…

▼THÉODORINE▲
Mon ami…

▼ROMBOÏDAL▲
La bonne demande une nappe et les couteaux à dessert…

▼THÉODORINE▲
J’y vais, Octogène…
(À Hermosa.)
Tu me l’as juré!… Silence!…
(Haut.)
J’y vais!…

▼THÉODORINE▲
Je vais chercher les petites cuillers
Pour ce festin nous ne lésinons pas,
Puis j’atteindrai les couteaux à desserts,
Ça fait très-bien à la fin d’un repas.

ENSEMBLE.
Allez chercher les petites cuillers, etc. etc.
Le théâtre représente un parc. — À gauche, l’entrée d’une maison de riche apparence. — À droite, un petit pavillon. — Table et chaises de jardin.

Scène PREMIÈRE
THÉODORINE, entrant et s’adressant au public.

Est-ce que ça se voit? hein?… Est-ce que ça se voit?… Ma figure est-elle toujours placide? Oui… allons tant mieux, car depuis dix-huit ans je cache dans les profondeurs de mon âme, un secret qui me tue!… Ce secret, — que personne ne connaît… heureusement! car s’il était connu, il est évident que ce ne serait plus un secret, — ce secret, dis-je, c’est surtout à mon mari que je dois le cacher…
s’interrompant et au public.
Eh bien non… Ce n’est pas ça… je n’ai jamais manqué à mes devoirs d’épouse… Jamais! jamais!…
Avec bonhomie.
Parole d’honneur… Du reste ce ne serait rien… rien du tout… C’est bien plus fort que ça!… Et ne pouvoir le dire, ne pouvoir le transvaser dans le sein d’une amie… Oh! les secrets, c’est comme les gros vins du Midi, quand ça a trop de bouteille ça s’aigrit! Le mien a besoin d’être soutiré… je vais toujours me le dire à moi-même pour me soulager. Voilà ce que c’est. Le tambour battait…

ROMBOÏDAL
au dehors.
Ma femme!… Où est ma femme?…

THÉODORINE
Mon mari… Que le ciel le patafiole! il arrive toujours mal à propos.

Scène II
ROMBOÏDAL, THÉODORINE.

ROMBOÏDAL
entrant.
Qu’est-ce qu’on me dit… mon cheval fourbu, mes porcelaines cassées, et c’est encore Hermosa!… Bridez votre fille, madame, bridez votre fille…

THÉODORINE
doucement.
Mais, mon ami, je fais ce que je peux…

ROMBOÏDAL
Il est fabuleux que moi, Romboïdal, grand sénéchal du duc Cacatois XXII, souverain de l’île de Tulipatan, — moi, qui suis d’un caractère onctueux et d’un commerce agréable, il est fabuleux, dis-je, que j’aie pour fille une enfant aussi indisciplinée… C’est de votre faute, vous lui laissez faire toutes ses volontés…

THÉODORINE
avec sentiment.
Octogène, je n’ai qu’elle!…

ROMBOÏDAL
avec hauteur.
Est-ce un reproche que vous m’adressez, madame?

THÉODORINE
doucement.
À Dieu ne plaise!… Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit… Mais pourquoi récriminer, mon ami? — Hermosa est ainsi faite, nous ne pouvons pas la changer… on peut courber le zinc, mais l’acier, on le brise!… Octogène, vous ne voudriez pas que je la brisasse!

ROMBOÏDAL
Que vous la brisassiez, non, — que vous la bridassiez, oui… Tenez, madame, voulez-vous que je vous dise, ce n’est pas une fille que nous avons-là… C’est un garçon manqué!

THÉODORINE
à part, très-émue.
Ô ciel!

ROMBOÏDAL
vivement.
Qu’est-ce que vous dites, Théodorine?

THÉODORINE
se remettant.
Rien, Octogène, rien… J’abonde dans votre sens… Une femme honnête doit toujours abonder dans le sens de son mari…
On entend au dehors un coup de fusil.
Quel est ce bruit?

ROMBOÏDAL
Parbleu! Je parie que c’est encore Hermosa qui fait des siennes…
Voyant entrer Hermosa.
Tenez! qu’est-ce que je disais!…

Scène III
Les Mêmes, HERMOSA.

HERMOSA
entrant vivement par le fond, un fusil à la main.
J’aime le tintamarre
Ce qui me séduit
C’est la bagarre
Et le bruit!
On dit que je suis une fille
Entre nous je trouve pourtant
Qu’en silence tirer l’aiguille
C’est bien fade et bien embêtant!
J’aime le parfum de la poudre
J’aime le bruit et le fracas,
Laissons les machines à coudre
Remmailler chastement les bas.
J’aime le tintamarre
Ce qui me séduit
C’est la bagarre
Et le bruit!
Bing! bing! Patapouf!

HERMOSA
Bonjour, maman! Bonjour, papa!

ROMBOÏDAL
lui prenant son fusil.
D’où viens-tu?… Qui est-ce qui t’a permis de prendre ce fusil?

HERMOSA
Personne… Mais j’aime ça, moi, les fusils!… Pif, paf!… ça fait du bruit… J’aime ça.

THÉODORINE
doucement.
Si elle aime ça, mon ami…

ROMBOÏDAL
Voilà comme vous la soutenez toujours!

THÉODORINE
avec sentiment.
Je n’ai qu’elle, Octogène

ROMBOÏDAL
Vous me l’avez déjà dit… Je vous répète, moi, que ces ustensiles sont déplacés dans des mains féminines… On n’a jamais vu ça!…

HERMOSA
vivement.
Pardon, papa, pardon… Diane…

THÉODORINE
Elle a raison… Diane… Diane chasseresse, ne sortait jamais qu’en armes… et en petite tenue, en très-petite tenue…

ROMBOÏDAL
C’était une déesse…

THÉODORINE
Vous allez peut-être dire du mal des déesses, maintenant!

ROMBOÏDAL
Non! mais les déesses peuvent se permettre certaines fantaisies qu’une femme du monde doit s’interdire sévèrement.
À Alexis.
Vous pratiquez le fusil et vous négligez la couture et le piano…

HERMOSA
Oh! la couture, ça me crispe… Le piano, ça m’agace… J’aimerais bien mieux apprendre le cor de chasse…

ROMBOÏDAL
Le cor de chasse!…

HERMOSA
Ça résonne, ça fait du bruit… J’aime ça…

ROMBOÏDAL
Et moi je vous dis que le piano…

THÉODORINE
vivement.
Mon Dieu, mon ami, si elle préfère les instruments à vent… où est le mal?… On dit que ça développe…

ROMBOÏDAL
Je la trouve suffisamment développée comme ça… d’ailleurs une jeune fille de son âge doit, avant tout, être suave… Eh bien, positivement, elle manque de suavité…

THÉODORINE
Je ne trouve pas… elle a sa petite suavité à elle.

ROMBOÏDAL
avec amertume.
Ah! je ne suis pas un père chançard!… Je vois tout autour de nous des gens qui ont des enfants bien élevés, tandis que moi… Tenez, sans aller bien loin, notre gracieux du Cacatois… il a tous les bonheurs, lui!… D’abord il est veuf, c’est déjà une bonne chose…

THÉODORINE
Octogène, vous êtes amer…

ROMBOÏDAL
Pardon… et puis il a un fils, le prince Alexis, un enfant
doux, tranquille et soumis… quoiqu’il appartienne au sexe fort…

HERMOSA
Et pourtant il est si gentil… Il a l’air d’une demoiselle…

THÉODORINE
vivement.
Trop même… car son père s’en plaint…

HERMOSA
Ah! les pères se plaignent toujours… ça n’empêche pas que je le trouve charmant… Ah! papa! qu’il est joli, qu’il est joli, qu’il est joli!

ROMBOÏDAL
Eh bien! Hermosal qu’est-ce que ça veut dire?… Sapristi, un peu de retenue!…

HERMOSA
Mais papa!… j’en ai…

ROMBOÏDAL
Pas assez!…

HERMOSA
se révoltant.
Ah! bien! tant pis… je suis dans l’âge où le cœur doit parler… et le mien parlera… il parlera!… il parlera!…

ROMBOÏDAL
à Théodorine, avec amertume.
Quand je vous disais de la brider, avais-je raison, madame?

THÉODORINE
apercevant un valet qui entre.
Silence devant la domesticité, mon ami!

ROMBOÏDAL
au valet.
Qu’est-ce?…
Le valet lui parle bas.
Ah! mon Dieu!… Ah! mon Dieu!

THÉODORINE
Qu’y a-t-il donc?

ROMBOÏDAL
Le duc… le duc qui vient chez moi…

THÉODORINE
Le duc!

ROMBOÏDAL
à sa femme.
Ôtez donc vos papillotes…
Théodorine ôte ses papillotes.

THÉODORINE
Voilà… voilà…

ROMBOÏDAL
Attention! voici Son Altesse!…

Scène IV
{Les Mêmes, CACATOIS XXII, Officiers, Valets, Seigneurs, Dames, puis ALEXIS.

CHŒUR
Vive le grand Cacatois!
Répétons tous à la fois
Avec attendrissement,
Vive Cacatois le Grand!

CACATOIS
Prince doux et fort débonnaire,
Vous voyez le grand Cacatois.
Mes sujets, dont je suis le père,
M’aiment tous, du moins je le crois.
Si l’on vous dit dans les gazettes
Que je ne digère pas bien,
Que j’ai payé toutes mes dettes,
Mes chers amis, n’en croyez rien!
Sur ma parole,
C’est un canard!
Un bruit frivole,
Un traquenard!
C’est un canard!
Coin! coin! coin! coin!
Si parfois un journal affirme
En tête de ses faits-divers,
Que je ne suis qu’un vieil infirme,
Et que j’entends tout de travers!
Si l’on dit que je perds la tête
Et ma fortune aux dominos,
Que je suis quelquefois pompette…
Ne croyez pas à ces propos!
Sur ma parole
C’est un canard,
Un bruit frivole,
Un traquenard!
C’est un canard.
Coin! coin! coin! coin!

ROMBOÏDAL
s’avançant pour le complimenter.
Ce jour, prince, est un jour… est le plus beau des jours…

CACATOIS
l’interrompant.
Bon! bon! cela suffit… abrège ton discours…

ROMBOÏDAL
Volontiers… mais où donc est le prince Alexis?

CACATOIS
Sur un banc de ton parc, je crois qu’il est assis,
Il y pleure comme une biche
Un oiseau, de sa cage envolé ce matin…

ROMBOÏDAL
remontant un peu.
Le voici qui paraît à l’angle du jardin…

CACATOIS
regardant au fond.
En pleurnichant encor!…

HERMOSA
avec élan.
Dam! s’il a du chagrin!

CACATOIS
avec colère.
Je n’aime pas à voir un prince qui pleurniche!

Alexis entre par le fond suivi de ses pages.

ALEXIS
J’ai perdu mon ami,
J’ai l’âme désolée!
Mon joli colibri,
Il a pris sa volée!
Tous les matins j’ornais sa cage
Et l’admirais à mon réveil.
Ah! que j’aimais son doux ramage
Au premier rayon du soleil!
J’ai perdu mon ami,
Etc., etc.
Mais maintenant où peut-il être?
Si je le voyais revenir,
Ah! je fermerais ma fenêtre
Pour l’empêcher de repartir!
J’ai perdu mon ami!
Mon âme est désolée,
Mon joli colibri,
Il a pris sa volée!

CACATOIS
avec colère, à Alexis.
Quand vous aurez fini de pleurer de la sorte,
Vous le direz.
À sa suite.
Que tout le monde sorte!

LE CHŒUR
en pleurant.
J’ai perdu mon ami,
J’ai l’âme est désolée…

CACATOIS
les interrompant.
Non, non, pas cet air-là. — Le refrain précédent
Pour un chœur de sortie a bien plus de mordant!

LE CHŒUR
Sur ma parole,
C’est un canard!
Un bruit frivole,
Un traquenard!
C’est un canard!
Coin! coin! coin! coin!

Les seigneurs, les dames, les soldats et les pages se retirent.

Scène V
CACATOIS, ROMBOÏDAL, THÉODORINE, HERMOSA, ALEXIS.

CACATOIS
A-t-on jamais vu!… se désoler comme ça pour un oiseau!…
À Alexis.
Est-ce que ça va durer longtemps?

ALEXIS
baissant les yeux.
Mon père, je…
Il s’arrête.

CACATOIS
l’imitant.
Mon père, je… mon père, je… Ça n’est pas une réponse… nom d’une trompette! De tous temps les Cacatois ont été de rudes lapins… vous, monsieur, vous n’êtes pas un rude lapin… on l’a déjà remarqué…

ALEXIS
Je ferai mon possible pour changer…

HERMOSA
vivement.
Ah! ce serait dommage!…

ROMBOÏDAL
sévèrement.
Hermosa!…

CACATOIS
Je suis fâché de l’avouer devant le monde… mais vous manquez de zinc, Alexis. — vous manquez complétement de zinc! Vous êtes d’une timidité, d’une froideur!… Ah! songez, quelle humiliation ce serait pour moi si j’entendais le peuple s’écrier sur votre passage : Orgeat, limonade, bière!…

ALEXIS
Papa!…

CACATOIS
furieux.
Brisons là!…
Tirant sa montre, à Romboïdal.
Quelle heure as-tu?

ROMBOÏDAL
tirant sa montre.
Une heure trois quarts…

CACATOIS
Tu vas bien?

ROMBOÏDAL
lui tendant la main.
Pas mal, et vous?

CACATOIS
la repoussant avec violence.
Je ne te parle pas de ta santé, ça m’est bien égal.
Changeant de ton et très-gaiement.
Moi, ça va bien… il n’y a que mon lombago qui me tourmente,

THÉODORINE
Voilà ce qu’on gagne à guerroyer!

HERMOSA
vivement.
Oh! la guerre!… la guerre!… Pif! paf!… boum!… ça fait du bruit… J’aime ça!…

THÉODORINE
bas.
Hermosa, je t’en prie… Ton père va encore bougonner!…

CACATOIS
mettant son lorgnon.
Oh! oh!… c’est ta fille… toujours une gaillarde, à ce que je vois…

ROMBOÏDAL
Toujours, monseigneur.

CACATOIS
Il faut la marier, ça la calmera… J’ai aussi quelques idées pour mon fils… Je lui cherche un bon parti..

ROMBOÏDAL
avec effroi.
Eh quoi! vous voudriez!… Il est encore bien jeune…

CACATOIS
Les Cacatois se marient très-jeunes… ça leur est ordonné…

ROMBOÏDAL
à part.
Ah! mon Dieu!… que faire?

CACATOIS
tirant sa montre.
Quelle heure as-tu?

ROMBOÏDAL
à part.
C’est un nouveau tic…
Tirant sa montre.
Deux heures moins cinq…

CACATOIS
Tu vas bien?

ROMBOÏDAL
troublé et lui tendant la main.
Pas mal… et vous?…

CACATOIS
la repoussant avec colère.
Mais, sapristi! je ne te parle pas de ta santé… je t’ai déjà dit que ça m’était bien égal… Si je te demande ça, c’est parce que c’est l’heure de mon déjeuner.

THÉODORINE
vivement.
Votre déjeuner! monseigneur daignerait-il nous faire l’honneur…

CACATOIS
Je vous ferai cet honneur.

ROMBOÏDAL
Que de bonté!
Bas à sa femme
Encore une dépense, vous aviez bien besoin de l’inviter.

THÉODORINE
Il se serait invité tout seul… Dites donc, Octogène, vous savez que je n’ai plus d’argent, nous sommes à la fin du mois.

ROMBOÏDAL
bas.
Comment la fin du mois… nous sommes le 4.

THÉODORINE
étonnée.
Le 4… ça ne m’a pas semblé long.

ROMBOÏDAL
Il suffit! voici 5 francs ; du moment qu’on fait les choses, il faut les faire convenablement.

THÉODORINE
à part.
Quel pingre!…
Haut, à Cacatois.
Monseigneur, je vais donner des ordres
En s’en allant.
et m’ouvrir un œil dans le quartier!…

Elle sort par le fond.

CACATOIS
satisfait.
Un pareil empressement! je reviendrai souvent, très-souvent.
À Romboïdal.
Passons dans ton cabinet de travail, j’ai quatre cent trente-cinq pétitions à lire et deux mille trois cent vingt-sept signatures à donner avant le déjeuner.

ROMBOÏDAL
Permettez que je vous montre le chemin…

CACATOIS
à son fils.
Attends-moi un instant, Alexis… et du zinc, mon ami, du zinc… Songez quelle humiliation…
S’arrêtant.
Ah! je l’ai déjà dit.
À Romboïdal.
Marche, je te suis!…

Ils sortent à gauche.

Scène VI
ALEXIS, HERMOSA.

HERMOSA
Quel bonheur, prince, on nous laisse ensemble… nous voilà en tête-à-tête.

ALEXIS
s’éloignant.
C’est vrai, mademoiselle…

HERMOSA
Vous me fuyez!

ALEXIS
Non… mais seul avec une jeune fille… j’ai si peu l’habitude…

HERMOSA
Ne rougissez pas… ça n’en vaut pas la peine… et profitez du moment pour me faire la cour.

ALEXIS
La cour?…

HERMOSA
Certainement…

ALEXIS
baissant les yeux.
C’est que je n’ose pas.

HERMOSA
Vous avez tort, il faut être audacieux… D’ailleurs nous sommes faits pour nous entendre ; vous êtes musicien, je suis musicienne, la musique nous mettra d’accord!… De quoi jouez-vous?

ALEXIS
De l’accordéon, et vous?

HERMOSA
Moi! de tout ce qui tape, résonne et fait du bruit.

AIR :
J’aime tout ce qui sonne,
Ce qui vibre et résonne,
Je sens avec plaisir
Mon cœur s’épanouir,
Aux accords du trombone.

Imitant le trombone.

Cuin, cuin, cuin, cuin.
Les instruments de guerre,
Sont ceux que je préfère,
Pour moi c’est un beau jour,
Quand j’entends du tambour
Le rafla populaire,

Imitant le tambour.

Rafla, raflafla, raflafla.
Pour charmer une belle,
À la flûte au basson,
Je préfère le son
Du violoncelle.

Imitant le violoncelle.

Froum… froum! froum…
ENSEMBLE.
Ah quel plaisir, quelle douceur,
Ces instruments font mon bonheur!

HERMOSA
Vous voyez que nous nous entendons parfaitement ; allons, faites-moi votre déclaration.

ALEXIS
avec effroi.
Ma déclaration?…

HERMOSA
Certainement, moi je suis une jeune fille… mon rôle est de rougir, de balbutier… Vous, vous devez être hardi et entraînant… vous devez vous mettre à mes genoux.

ALEXIS
À vos genoux?…

HERMOSA
s’animant.
Allons, monsieur, mettez-vous à mes genoux!

ALEXIS
troublé.
À vos genoux…

HERMOSA
avec dépit.
Ah! si j’étais à votre place, il y a longtemps que ce serait fait…

ALEXIS
vivement.
Ne me grondez pas…
se mettant à genoux.
M’y voici…

HERMOSA
À la bonne heure… je me recule un peu… par pudeur… mais vous, vous avancez vivement en me prenant la main… prenez-moi donc la main.

ALEXIS
lui prenant la main.
Ah! comme il faut du courage!…
Hermosa fait un mouvement.
Mais j’en aurai… j’en aurai!…

HERMOSA
l’imitant.
J’en aurai… j’en aurai… ayez-en… dites-moi : Chère Hermosa, je vous aime… je vais parler à mon père… lui dire que nous voulons qu’on nous marie… demain… aujourd’hui… tout de suite… Mais allez donc… vous ne m’aidez pas du tout.

ALEXIS
entraîné.
Si, si, vous avez raison… je parlerai à mon père… et je lui dirai que jamais, non jamais, je n’aurai d’autre femme que vous…

Il se jette aux genoux d’Hermosa.

Scène VII
Les Mêmes, ROMBOÏDAL et THÉODORINE.

ROMBOÏDAL
les apercevant.
Ciel!… que vois-je?…

THÉODORINE
les apercevant.
Ah! sapristi! nom d’une bobinette! Voilà ce que je redoutais!…

HERMOSA
Pincés!… ça ne rate jamais!

ROMBOÏDAL
Eh quoi, prince…

ALEXIS
se relevant.
Pas un mot… conduisez-moi près de mon père, il faut que je lui parle.

ROMBOÏDAL
Pardon, c’est que j’aurais voulu causer avec ma fille…

ALEXIS
avec autorité.
Faites d’abord ce que je vous demande…

ROMBOÏDAL
Mais…

ALEXIS
avec force.
Ce que je vous ordonne alors… obéissez, monsieur!…

ROMBOÏDAL
surpris.
Quel changement!…
s’inclinant.
Altesse, je suis votre serviteur…
Avant de s’en aller, regardant Hermosa.
Oh! je reviendrai… je reviendrai…

Il sort avec Alexis par la gauche.

Scène VIII
THÉODORINE, HERMOSA.

THÉODORINE
à part.
Le silence n’est plus possible… allons, allons, il n’y a pas à hésiter…
Haut.
Hermosa, veuillez vous seoir.
D’une voix creuse.
J’ai un secret important à vous confier.

HERMOSA
Vous m’effrayez, maman… Vous avez l’air tout chose…

THÉODORINE
Fichtre! on le serait à moins… et tout d’abord je dois te dire que si tu mijotais des projets d’union avec le jeune Alexis il faudrait mettre ces projets dans le sac aux oublis…

HERMOSA
Impossible, maman… nous venons d’échanger des serments, je lui ai promis ma main…

THÉODORINE
Il y a mal-donne… et quand il y a mal-donne, la main passe.

HERMOSA
Ma mère… ma mère… vous êtes ambiguë… je ne vous comprends pas.

THÉODORINE
Tu me comprendras quand j’aurai déversé dans ton cœur le trop plein du mien.

HERMOSA
Déversez, alors, déversez!…

THÉODORINE
Je déverse… Il y avait une fois un grand sénéchal.
Hermosa fait un mouvement.
Ça commence comme un conte, mais rassure-toi, c’est de l’histoire… je reprends : Il y avait une fois un grand sénéchal… ce grand sénéchal (nous le nommerons tout à l’heure) était marié avec une femme d’une beauté idéale et d’un esprit cultivé, une femme adorable!… cette femme (nous la nommerons tout à l’heure), il lui naquit un bébé… ce bébé (nous le nommerons tout à l’heure) était charmant… adorable… comme sa mère dont il était la réduction Collas… par malheur le grand sénéchal était au service d’un duc qui venait de déclarer la guerre à ses voisins… Le tambour battait… la guerre menaçait de se prolonger indéfiniment, la mère trembla pour sa progéniture, et lors de la déclaration à la mairie de son arrondissement, elle eut la faiblesse d’annoncer une fille, au lieu d’un fils, au respectable employé préposé aux naissances.

HERMOSA
C’est très-intéressant… mais je ne comprends pas encore…

THÉODORINE
Tu ne comprends pas… alors mettons-y les noms… ce duc c’était Cacatois XXII… cette mère charmante, adorable, c’était moi… et ce bébé…

HERMOSA
avec un cri.
C’était moi!

THÉODORINE
se cachant la tête dans ses mains.
Tu l’as dit!… Tu l’as dit!… J’ai trompé ton père sur ton état civil… Tu n’appartiens pas au sexe gracieux et faible… Tu fais partie de celui qui a produit les Romulus, les Caracalla et les Pompée!

HERMOSA
Voilà donc pourquoi je manquais de flou… quelle révélation!… Ah! je suis un homme… morbleu! tête-bleue!…

THÉODORINE
effrayée.
Ventre-bleu, silence, malheureux!… Si ton père t’entendait… Certainement il a d’excellentes qualités : d’abord c’est un honnête homme… mais je le connais, c’est bien l’être le plus rageur… le plus susceptible… et s’il apprend que je l’ai abusé pendant dix-huit ans il est capable de s’en formaliser.

HERMOSA
Mais pourtant…

THÉODORINE
Laisse-moi le temps de le préparer adroitement… je profiterai d’un moment… où il sera bien disposé… il est vrai qu’il ne l’est jamais… enfin… je verrai… je chercherai… on dit que la foudre a des effets très-singuliers… un jour qu’il fera un joli petit orage, je mettrai peut-être ça sur le dos du tonnerre… qu’en dis-tu?

HERMOSA
Dam! il faudrait savoir si c’est dans les choses possibles.

THÉODORINE
Sois tranquille, je consulterai le pharmacien.

HERMOSA
Mais papa croira-t-il?

THÉODORINE
Parbleu!… je te l’ai déjà dit, ton père est un homme supé rieur, mais il est bête à manger du foin pour ces choses-là… quant au prince Alexis, tu comprends maintenant… qu’il faut y renoncer.

HERMOSA
soupirant.
Ah oui… c’est dommage!

THÉODORINE
attirant Hermosa dans ses bras.
Ô mon fils!… jusque-là, jure-moi le secret le plus absolu…

HERMOSA
Je vous le jure, maman… mais vous savez, au premier orage…

THÉODORINE
C’est convenu…
Voyant entrer Romboïdal.
Silence! voici ton père!…

Scène IX
Les Mêmes, ROMBOÏDAL.

ROMBOÏDAL
qui entre vivement.
Ma femme est encore-là… éloignons-la adroitement.
Haut.
Théodorine…

THÉODORINE
Mon ami…

ROMBOÏDAL
La bonne demande une nappe et les couteaux à dessert…

THÉODORINE
J’y vais, Octogène…
À Hermosa.
Tu me l’as juré!… Silence!…
Haut.
J’y vais!…

THÉODORINE
Je vais chercher les petites cuillers
Pour ce festin nous ne lésinons pas,
Puis j’atteindrai les couteaux à desserts,
Ça fait très-bien à la fin d’un repas.

ENSEMBLE.
Allez chercher les petites cuillers, etc. etc.