Scène X
(ROMBOÏDAL, HERMOSA.)

▼ROMBOÏDAL▲
(à lui-même.)
Pas d’hésitation!… il faut tout lui avouer… il n’est que temps…
(À Hermosa.)
Hermosa, veuillez vous seoir.
(D’une voix creuse.)
J’ai un secret à vous confier, et d’abord je dois te prévenir que si tu mijotais des projets d’union avec le jeune Alexis, il faudrait mettre ces projets dans le sac aux oublis.

▼HERMOSA▲
(surprise, à part.)
Comment!… Papa quoque!… que vais-je apprendre?

▼ROMBOÏDAL▲
Ce que j’ai à vous raconter est un peu léger, ma fille… mais le duc l’a dit ; vous êtes une gaillarde… Je ne vois donc aucun inconvénient… du reste il y en aurait que ce serait absolument la même chose…

▼HERMOSA▲
Dans ce cas, papa, ne préambulez pas davantage et attaquez carrément.

▼ROMBOÏDAL▲
(à part.)
Ce n’est pas une fille, c’est un cuirassier.
(Haut.)
J’attaque donc : Cacatois XXII, notre gracieux souverain, s’est marié, il y a tantôt vingt-quatre ans, en se flattant de l’espoir qu’un fils naîtrait de cette union et régnerait après lui sur l’île de Tulipatan, où la loi salique est en vigueur… Il manœuvra dans ce but et au bout de la première année, il obtint… une fille! Ce résultat négatif lui mit du bistre dans l’âme et lui fit faire une maladie grave… mais courageux et têtu, il ne se rebuta pas et au bout d’un an il obtint… une seconde fille!… Cette fois il faillit y succomber… quatorze maladies greffées les unes sur les autres et soigneusement entretenues par vingt et un médecins le mirent à deux doigts de la tombe… mais comme notre duc Cacatois est une nature d’élite et qu’il a un estomac d’autruche, il triompha de ses vingt et un médecins et revint à la santé… Courageux et têtu, il tenta de nouveau la fortune et bientôt la duchesse donna des preuves non équivoques que l’entêtement de son mari allait recevoir sa récompense… Mais quelle serait-elle? Aurait-il enfin ce fils qui devait hériter de sa couronne… Un horoscope fut tiré et cet horoscope plongea Cacatois dans une joie immense! Oui, c’était bien un fils qui allait venir!… — Sur ces entrefaites le duc fut obligé de partir pour la guerre et pendant son absence l’événement arriva… La duchesse me fit appeler au moment où, assistée d’une seule de ses femmes, elle venait de donner à son noble époux… une troisième fille!!!

(Il s’arrête et s’essuie le front.)

▼HERMOSA▲
Encore une fille! c’est du guignon!…

Scène XI
(Les Mêmes, ALEXIS, au fond.)

▼ALEXIS▲
(à lui-même.)
Je viens de m’expliquer avec mon père…

▼HERMOSA▲
(à Romboïdal.)
Parle donc, papa… parle… Je suis palpitante d’émotion.

▼ALEXIS▲
(à part, traversant le fond du théâtre.)
Hermosa!… Écoutons…

(Il se cache à moitié derrière un massif de fleurs et écoute.)

▼ROMBOÏDAL▲
Je rassemble mes forces pour arriver au dénouement…
(Reprenant.)
C’était donc une fille!… Annoncer cette nouvelle au duc, c’était lui tirer un coup de révolver à bout portant… Que faire? je pris un parti héroïque… d’accord avec la duchesse je télégraphiai à son mari la naissance d’un fils qui reçut le nom d’Alexis…

▼ALEXIS▲
(à part.)
Hein?

▼HERMOSA▲
(stupéfaite.)
Comment le prince serait…

▼ROMBOÏDAL▲
Une princesse!!…

▼ALEXIS▲
(à part.)
Qu’ai-je appris!…

(Il disparaît par la droite.)

▼ROMBOÏDAL▲
L’enfant fut élevée sous les habits masculins… à son retour mon maître crut embrasser un rejeton mâle de sa race… et voilà dix-huit ans que cela dure!…

DUO.

▼ROMBOÏDAL▲
Tu connais ce secret terrible,
Pour ton cœur c’est un coup pénible,
Mais je ne pouvais hésiter,
Ô ma fille, à te le porter.

▼HERMOSA▲
Mais vous vous trompez… au contraire,
Cela me fait un grand plaisir.

▼ROMBOÏDAL▲
(surpris.)
Hein?

▼HERMOSA▲
(à part.)
Qu’ai-je dit, sachons me taire.
(Haut.)
Mon Dieu, comme je vais souffrir!

▼HERMOSA▲
(à son père, tristement.)
C’est une fille?…

▼ROMBOÏDAL▲
(de même.)
C’est une fille!…

▼HERMOSA▲
Et fort gentille?…

▼ROMBOÏDAL▲
Et fort gentille!…

▼HERMOSA▲
(dansant, très-gaiement.)
Et dig et dig et dig et don!
Mariez-vous donc!
À vingt ans, l’amour
C’est le plat du jour.
Et dig et dig et dig et don!
Mam’zelle Suzon
Vous avez raison!…

▼ROMBOÏDAL▲
(très-surpris.)
Eh! quoi! vous dansez, fille unique.
Je vous dis un secret d’État,
Et vous battez un entrechat!
Quelle mouche aujourd’hui vous pique?

▼HERMOSA▲
Papa, je voudrais vous y voir!
Je danse, mais de désespoir!

▼ROMBOÏDAL▲
(pleurant.)
Ah! je comprends votre douleur
Et je plains votre petit cœur!…

▼HERMOSA▲
Je n’ai plus d’espoir sur terre
Et je veux mourir, ô mon père!

▼ROMBOÏDAL▲
(avec âme.)
Dieu m’éclaire.
Fille chère,
Près d’un père
Viens mourir,
Et pardonne
S’il te donne
La couronne
Du martyr.

▼HERMOSA▲
Papa, gardez votre couronne!
De grand cœur je vous l’abandonne,
(Soupirant.)
C’est une fille!

▼ROMBOÏDAL▲
(de même.)
C’est une fille!

▼HERMOSA▲
Et fort gentille,

▼ROMBOÏDAL▲
Et fort gentille.
ENSEMBLE.
Et dig et dig et dig et don!
Marions-nous donc!
Et dig et dig et dig et don!
Mam’zelle Suzon,
Vous avez raison.

(Hermosa sort en dansant, par le fond à gauche.)

Scène XII
(ROMBOÏDAL, puis ALEXIS.)

▼ROMBOÏDAL▲
Allons, allons, elle a mieux pris la chose que je ne pensais… Je redoutais une pâmoison… mais non, du tout, elle chante, elle danse… Voilà le bon côté de ces fortes natures… à présent le mariage n’est plus à craindre… Je suis tranquille comme Baptiste…

▼ALEXIS▲
(entrant en costume de femme.)
Pas mal, pas mal… vraiment cette robe a l’air d’avoir été faite pour moi.

▼ROMBOÏDAL▲
(à lui-même.)
Allons retrouver le duc.

(Il fait quelques pas vers la gauche.)

▼ALEXIS▲
Je voudrais pouvoir m’admirer dans ce costume… ah! seigneur Romboïdal, une glace, s’il vous plaît… une glace.

▼ROMBOÏDAL▲
(souriant,)
Une glace, mademoiselle, je n’en ai pas sur moi.
(Le reconnaissant.)
Grand Dieu! que vois-je!… Ces traits… Le prince!…

▼ALEXIS▲
(vivement.)
L’ex-prince…

▼ROMBOÏDAL▲
Vous savez?…

▼ALEXIS▲
(montrant la droite.)
J’étais là… j’ai tout entendu… mais où trouver un miroir? ah! de ce côté…

(Il va pour entrer à gauche.)

▼ROMBOÏDAL▲
(effrayé.)
N’entrez pas! le duc qui est là…

▼ALEXIS▲
Eh bien! qu’importe!…

▼ROMBOÏDAL▲
Comment, qu’importe! arrêtez!… arrêtez!…
(Tombant sur une chaise.)
Ah je suis perdu!… je suis perdu!… mon affaire est claire!… moi, qui, à force d’économie, m’étais amassé une fort jolie pelote…
(Avec désespoir.)
On va tout me confisquer… tout… excepté ma femme!… Ah! je suis un fonctionnaire bien à plaindre!…

▼ALEXIS▲
Mais regardez-moi donc, comment me trouvez-vous sous ces habits?

▼ROMBOÏDAL▲
(se levant.)
Affreux… non, pardon… charmante… Je ne sais plus ce que je dis… Ah! prince, c’est-à-dire princesse… J’embrasse vos genoux…

▼ALEXIS▲
Calmez-vous…

▼ROMBOÏDAL▲
Que je me calme!… quand je suis à trois centimètres de l’abime… quand votre illustre père peut surgir… Ah! prince, c’est-à-dire princesse… reprenez vos habits… faites ça pour moi…

▼ALEXIS▲
Reprendre mes habits… mais puisque je suis une femme, il faudra toujours bien…

▼ROMBOÏDAL▲
Sans doute… mais plus tard… Laissez-moi le temps de trouver un truc adroit pour abuser votre noble ganache de père.

▼CACATOIS▲
(au dehors.)
Romboïdal!… Romboïdal!…

▼ROMBOÏDAL▲
(ahuri.)
Il m’appelle.
(À Alexis.)
Je dois avoir la figure toute renversée?…

▼ALEXIS▲
En effet vos traits sont altérés…

▼ROMBOÏDAL▲
Je vais retourner mon masque… avez-vous vu quelque fois un diplomate retourner son masque?

▼ALEXIS▲
Jamais!…

▼ROMBOÏDAL▲
Eh bien! regardez-moi, vous allez voir comment ça se pratique. Tenez, voyez.
(Riant.)
Je suis gai! ah! je suis excessivement gai!…

▼CACATOIS▲
(dehors.)
Romboïdal… Romboïdal.

▼ROMBOÏDAL▲
Voilà, voilà monseigneur!… maintenant je me possède admirablement… oh la diplomatie! quelle ressource! quelle ressource!… voilà, voilà, monseigneur.

(Il entre à gauche.)

Scène XII
(ALEXIS, puis HERMOSA.)

▼ALEXIS▲
Pauvre Hermosa, comme elle a dû être peinée d’apprendre que je suis… Oh! moi aussi ça me contrarie bien fort…

▼HERMOSA▲
(entre par le fond à gauche en costume de capitaine des gardes.)
Par la sangbleu!… je me sens à mon aise sous ces vêtements… à la bonne heure, ça ne me gêne pas des entournures!… et pas de jupe! pas de jupe!… C’était surtout la jupe qui me taquinait!

▼ALEXIS▲
(se retournant et l’apercevant.)
Un officier!… Oh!…

(Elle détourne la tête.)

▼HERMOSA▲
Une jeune fille!… tiens! tiens!… palsambleu! si j’essayais le charme de l’uniforme…

(Il s’approche d’elle.)

▼ALEXIS▲
(de même.)
Il s’avance vers moi…

▼HERMOSA▲
Mademoiselle…

▼ALEXIS▲
(se retournant.)
Monsieur…

▼HERMOSA▲
(le reconnaissant)
Alexis!

▼ALEXIS▲
(même jeu.)
Hermosa!

DUETTINO.

▼ALEXIS▲
Quoi! c’est vous?

▼HERMOSA▲
Oui, c’est moi.

▼ALEXIS▲
Ô surprise!

▼HERMOSA▲
Et pourquoi?

▼ALEXIS▲
Cet habit?…

▼HERMOSA▲
M’appartient.

▼ALEXIS▲
Se peut-il?…

▼HERMOSA▲
C’est le mien.

▼ALEXIS▲
Vous seriez?…

▼HERMOSA▲
Un garçon.

▼ALEXIS▲
Sans corset…

▼HERMOSA▲
Sans jupon.

▼ALEXIS▲
Quel bonheur!…

▼HERMOSA▲
Que le sort

▼ALEXIS▲
Vous fit du…

▼HERMOSA▲
Sexe fort!…
ENSEMBLE.
C’en est fait, douce espérance,
Tu souris à nos amours,
Désormais notre existence
N’aura plus que de beaux jours.

▼ALEXIS▲
J’ai repris…

▼HERMOSA▲
Vous aussi

▼ALEXIS▲
Les habits…

▼HERMOSA▲
Que voici.

▼ALEXIS▲
Ils me vont…

▼HERMOSA▲
À ravir!

▼ALEXIS▲
Et j’en ai…

▼HERMOSA▲
Grand plaisir.

▼ALEXIS▲
Quel bonheur…

▼HERMOSA▲
Désormais,

▼ALEXIS▲
Nous pourrons!…

▼HERMOSA▲
À jamais,

▼ALEXIS▲
Et sans être…

▼HERMOSA▲
À blâmer,

▼ALEXIS▲
Tous les deux…

▼HERMOSA▲
Nous aimer!
ENSEMBLE.
Oui, tous deux nous aimer!

(On entend chanter le choeur suivant dans le palais à gauche.)

▼CHŒUR▲
Buvons, buvons, buvons,
Buvons à monseigneur.
Trinquons, trinquons, trinquons,
Trinquons en son honneur.

▼ALEXIS▲
(prêtant l’oreille et à demi-voix pendant le Choeur.)
On vient!…

▼HERMOSA▲
(de même.)
C’est mon père…

▼ALEXIS▲
Avec le mien.

▼HERMOSA▲
Les voici!

▼ALEXIS▲
Sauvons-nous…

(On entend les cris de : Vive monseigneur! — Alexis et Hermosa sortent vivement par le fond à droite au moment où les autres personnages entrent en scène.)

Scène XIV
(CACATOIS, ROMBOÏDAL, THÉODORINE.)

(Ils ont tous trois leur serviette au cou et une guitare en sautoir. – Huit seigneurs. – Tout le monde est très-gai.)

▼CACATOIS▲
(avec expansion à Romboïdal.)
On dîne très-bien chez toi, j’y reviendrai souvent!…

▼ROMBOÏDAL▲
(s’inclinant.)
Quelle faveur, Altesse!…
(À part.)
Vieux pique-assiette!

▼CACATOIS▲
Je suis d’une gaieté folle… et pourtant, il me manque quelque chose.

▼THÉODORINE▲
Le café, sans doute ; on va le servir…

▼CACATOIS▲
Non… ma barcarolle… ce n’est pas pour rien que je vous ai fait prendre ces guitares… après le dîner, j’ai besoin d’une barcarolle.

▼ROMBOÏDAL▲
Je n’ai guère envie de barcaroller.

▼THÉODORINE▲
Ni moi non plus… mais puisqu’il le faut, barcarollons…

▼CACATOIS▲
Bacarollons, ça facilite ma digestion… allons, Romboïdal… tu sais, celle que j’ai composée.. entame, je te soutiendrai.

▼ROMBOÏDAL▲
Oui, monseigneur.

BARCAROLLE.
I.
Dans Venizia la belle,
Piétro le gondolier,
Aimait un’jouvencelle
D’meurant sur son palier!
Le pèr’de cett’jeun’fille,
Vieillard octogénaire,
Lui dit : T’auras beau geindre,
Il ne s’ra jamais l’mien!
Tra la la
Glisse, glisse, ma gondole,
Tra la la
V’là c’que c’est qu’un’barcarolle!

(Ils dansent sur la ritournelle.)

▼CACATOIS▲
II.
Vous auriez vu ses larmes,
C’était comme un ruisseau.
Dans la ville en alarmes,
On n’allait qu’en bateau!
Les communications
En fur’nt interceptées,
Et le facteur rural,
Donna sa démission!
Tra la la
Glisse, glisse, ma gondole!
Tra la la
V’là c’que c’est qu’un’barcarolle!

(Ils dansent.)

▼CACATOIS▲
Enfin un jour le père
Dit : Ça, m’est bien égal,
Épouse-le, ma chère,
J’vas me j’ter dans l’canal!

▼ROMBOÏDAL▲
Si vous voulez avoir
D’autres renseignements,
La jeun’ fille est visible
De midi à quatre heures
Tra la la!
Glisse, glisse, ma gondole,
Tra la la!
V’là c’que c’est qu’un’barcarolle!

(Ils dansent.)

▼CACATOIS▲
Et maintenant prenons le café.

▼THÉODORINE▲
(à gauche.)
Servez terrasse.

▼UN DOMESTIQUE▲
(entrant.)
Boum!

▼CACATOIS▲
(aux seigneurs.)
Je vous invite tous… à vous en aller… et pas de chœur de sortie, c’est inutile.

(Les seigneurs sortent en chantant le refrain de la barcarolle.)

▼CACATOIS▲
Allons, bon! on leur dit pas de chœur de sortie et ils en chantent un tout de même… Enfin n’importe!… mes amis, je suis dans la jubilation… je vous représente un duc qui jubile extraordinairement… Attendez, je veux vous faire une surprise agréable…
(Appelant.)
Tetaclack!…

(Un officier paraît, Cacatois lui parle bas.)

▼ROMBOÏDAL▲
(inquiet.)
Hein?…

▼THÉODORINE▲
(de même.)
Une surprise… je suis fort émue…

▼CACATOIS▲
(à l’officier.)
Tu as compris?…
(L’officier fait un signe d’assentiment.)
Va…
(L’officier sort. – Gaiement à Romboïdal et à Théodorine)
Et maintenant prenons le café…

▼THÉODORINE▲
(approchant une chaise.)
Seyez-vous, monseigneur…

(Ils s’asseyent autour de la table.)

▼CACATOIS▲
Mes amis, j’attendais le moka pour vous faire une ouverture… Romboïdal, écoute-moi bien… Tu es de souche plébéienne ; de simple fumiste, tu t’es élevé par des talents variés jusqu’aux premiers emplois ; — tu m’as rendu de grands services, — non par dévouement, — je ne suis pas assez naïf pour croire à ces fadaises-là, mais parce qu’il y avait de bons appointements à palper : cette conduite aussi mesquine que répandue mérite une récompense ; aussi veux-je aujourd’hui te donner une preuve éclatante de ma haute satisfaction…

▼ROMBOÏDAL▲
Monseigneur!…
(À part.)
Que veut-il dire?

▼THÉODORINE▲
(qui a versé le café.)
Votre Altesse veut-elle un bain de pieds?

▼CACATOIS▲
(à Théodorine.)
Jusqu’à la cheville… merci…
(À Romboïdal.)
Mon fils Alexis vient de me faire un aveu…
(s’interrompant.)
Je demanderai un peu de sucre…

▼ROMBOÏDAL▲
(se levant.)
Oui, monseigneur…
(Il prend du sucre dans le sucrier. À part.)
Ah! mon Dieu! je pressens un cataclysme…

(Il met les morceaux de sucre dans la carafe.)

▼CACATOIS▲
Qu’est-ce que tu fais!…
(A Théodorine.)
Voilà qu’il met le sucre dans la carafe…

▼THÉODORINE▲
(prenant la carafe.)
L’émotion…
(À part.)
Je suis d’une inquiétude…

▼CACATOIS▲
(à Théodorine.)
Je vous demanderai un peu de sucre… car…

▼THÉODORINE▲
(distraite, se levant.)
Volontiers.
(À part.)
Quelles peuvent être ses intentions…

(Elle lui verse la carafe dans sa tasse.)

▼CACATOIS▲
(criant.)
Nom d’une trompette, vous m’inondez!…

▼THÉODORINE▲
(vivement.)
Ce n’est rien… je le fais très-fort pour qu’on puisse y mettre de l’eau… continuez, monseigneur…

▼CACATOIS▲
(se contenant avec peine.)
Bref!… Je dis bref… parce que je n’ai pas l’intention de prolonger cette situation pleine d’humidité… bref! je vous demande pour mon fils la main de votre fille…

▼ROMBOÏDAL ET THÉODORINE▲
Ciel!

(Ils tombent tous deux assis sur leur chaise.)

▼CACATOIS▲
Voilà la chose, tressaillez d’allégresse, tressaillez, tressaillez! Quant à la dot… vous donnerez le plus possible…
(À part.)
Ce sera toujours autant de rattrapé!…

▼ROMBOÏDAL▲
(se levant.)
Monseigneur, n’allons pas plus loin, je ne consentirai jamais à ce conjungo.

▼THÉODORINE▲
(se levant.)
Ni moi non plus.

▼CACATOIS▲
(se levant.)
Voilà qui est pharamineux, par exemple… vous refusez mon alliance! et pourquoi?

▼ROMBOÏDAL▲
Parce que ces jeunes gens ne peuvent se convenir.

▼CACATOIS▲
Ils s’adorent!… mon fils me l’a dit…

▼THÉODORINE▲
C’est une erreur!… le prince se sera mal expliqué…

▼ROMBOÏDAL▲
Ou vous aurez mal compris… ça vous arrive souvent…

▼CACATOIS▲
( furieux.)
C’est trop fort… je suis donc une ganache?…

▼ROMBOÏDAL▲
(criant.)
Encore de l’exagération!… vous n’êtes ni une ganache ni un phénix… vous êtes entre les deux…

▼THÉODORINE▲
(de même.)
Vous avez eu de la chance de trouver une position toute faite…

▼ROMBOÏDAL▲
(même jeu.)
Sans cela vous seriez peut-être, à l’heure qu’il est, un simple employé à 1,200 francs…

▼THÉODORINE▲
(même jeu.)
Ou un marchand de marrons… Et jamais les journaux n’auraient parlé de vous…

▼CACATOIS▲
(furieux.)
Mais nom d’une trompette! qui est-ce qui vous demande tout ça?…

▼ROMBOÏDAL▲
(avec noblesse.)
Il est bon que les grands entendent parfois la vérité…

▼CACATOIS▲
(criant.)
En voilà assez!… En voilà trop!… pour un rien j’écumerais!… un affront pareil! ça ne s’est jamais vu!…

(Tetaclack revient, remet un papier au duc et sort après s’être incliné profondément.)

ENSEMBLE.

▼ROMBOÏDAL▲
(à part pendant ce jeu de scène.)
Que je suis bête… au fait, Alexis connaît son état civil, il refusera. Je n’ai rien à craindre.

▼THÉODORINE▲
(à part, même jeu.)
Que je suis bête, au fait… Hermosa connaît son état civil, elle refusera. Je n’ai rien à craindre…

▼ROMBOÏDAL▲
(à part.)
Regagnons ses faveurs…
(Haut.)
Mettons que je n’ai rien dit, monseigneur,… ce mariage vous plaît… Je suis prêt à obtempérer moi-même…

▼CACATOIS▲
(redescendant.)
Ah!… c’est fort heureux!… le père consent…
(À Théodorine.)
Et vous, la mère?

▼THÉODORINE▲
(froissée.)
La mère!… Cette familiarité…

▼CACATOIS▲
Non… je veux dire… Et vous? en qualité de mère… consentez-vous?…

▼THÉODORINE▲
Ah! bon… Avec bonheur!… avec ivresse… avec satisfaction…

▼CACATOIS▲
Quelles girouettes!…

▼THÉODORINE▲
(vivement.)
Mais, à une condition cependant… c’est que nos enfants seront consultés…

▼CACATOIS▲
J’y ai pensé… c’est fait…

▼THÉODORINE et ROMBOÏDAL▲
(vivement.)
Et ils refusent?…

▼CACATOIS▲
Du tout… ils acceptent… la preuve, c’est que voici le contrat qu’ils ont signé tous deux…

(Il montre le papier que lui a apporté Tetaclack.)

▼ROMBOÏDAL▲
(bondissant.)
Saperlotte!

▼THÉODORINE▲
(même jeu.)
Grand Dieu!… mais c’est impossible… il ne faut pas qu’on les marie…

▼ROMBOÏDAL▲
(criant.)
Ça ne se peut… ça ne se peut…

▼CACATOIS▲
Pourquoi donc?…
(À Romboïdal.)
Puisque tu viens de me dire que si ta fille…

▼THÉODORINE▲
(criant.)
Il n’a pas de fille…

▼CACATOIS▲
(souriant.)
Pas de fille!… Dis donc, Romboïdal… ta femme qui dit que tu n’as pas de fille…

▼ROMBOÏDAL▲
(à Théodorine.)
Pourquoi dites-vous que je n’ai pas de fille?

▼CACATOIS▲
(à Romboïdal.)
Ce serait donc que sa fille ne serait pas ta fille?…

▼ROMBOÏDAL▲
Sa fille est ma fille…
(À Théodorine.)
Votre fille est ma fille…

▼CACATOIS▲
Ce qu’il y a de certain, c’est que mon fils…

▼ROMBOÏDAL▲
(criant.)
Vous n’avez pas de fils…

▼CACATOIS▲
(surpris.)
Qu’est-ce qu’il dit?… il dit que je n’ai pas de fils…
(À Théodorine.)
Voyons, madame, vous connaissez mon fils?…

▼THÉODORINE▲
Parbleu! si je connais votre fils…

▼CACATOIS▲
(à Romboïdal.)
Alors pourquoi dis-tu que je n’ai pas de fils?

▼ROMBOÏDAL▲
Il arrive souvent qu’on croit avoir un fils et qu’on n’en a pas…

▼CACATOIS▲
Jamais!… Toutes les fois qu’on croit avoir un fils, on en a un…

▼ROMBOÏDAL▲
Pas toujours… voyons, monseigneur, supposons que ma fille…

▼THÉODORINE▲
(criant.)
Vous n’avez pas de fille!

▼CACATOIS▲
Allons bon! voilà que nous recommençons… mettons-y un peu d’ordre ou nous n’en sortirons jamais… ce qu’il y a de certain c’est que nous avons chacun un enfant… dans le nombre il y a une fille.

▼ROMBOÏDAL▲
Il y a deux filles…

▼CACATOIS▲
Deux!… voilà maintenant qu’il dit qu’il y a deux filles!… Je m’en rapporte à madame…

▼THÉODORINE▲
C’est une erreur… il y a deux fils.

▼CACATOIS▲
(étourdi.)
Deux fils!… mais alors ça ferait quatre enfants… deux et deux font quatre…

▼ROMBOÏDAL▲
Mais non…

▼CACATOIS▲
Non?… ça ne fait pas quatre… mon Dieu! j’en sue à grosses gouttes…

▼ROMBOÏDAL▲
Vous ne voulez donc pas comprendre, monseigneur…

▼CACATOIS▲
Mais, nom d’une trompette! je fais tout ce que je peux… il y a de quoi en devenir chauve… Récapitulons… madame dit que tu n’as pas de fille… moi, je n’ai pas de fille… total : zéro fille… Tu prétends que je n’ai pas de fils… toi tu n’as pas de fils… total : zéro fils… Là-dessus tu t’écries qu’il y a deux filles… total : deux… Madame réplique qu’il y a deux fils… total : deux… Deux et deux, quatre… quatre ôté de zéro… ça ne se peut… j’emprunte un qui vaut dix…

▼ROMBOÏDAL▲
(criant.)
Voilà l’erreur… quand vous empruntez ça ne vaut pas dix… ça ne vaut rien du tout…

▼CACATOIS▲
Il a raison… Je n’avais pas pensé à cela… enfin, ce qu’il y a de certain, c’est que, dans ce moment-ci, nos enfants sont à la chapelle…

▼ROMBOÏDAL▲
À la chapelle!… il faut empêcher… courons…

▼THÉODORINE▲
Oui… courons, courons arrêter les frais…

(Entrée du cortège.)

▼CACATOIS▲
Il est trop tard… On les ramène… voici le cortège…

▼ROMBOÏDAL▲
(anéanti.)

(Consummatum est!)

▼THÉODORINE▲
(accablée.)
Nous sommes fricassés!

Scène XV
(Les Mêmes, HERMOSA, ALEXIS, SEIGNEURS, TETACLACK, DAMES, OFFICIERS, PEUPLE.)

(Hermosa et Alexis paraissent, se tenant par la main.)

▼CACATOIS▲
(regardant Alexis.)
Qu’est-ce que ça veut dire?…

▼ROMBOÏDAL▲
(regardant Hermosa.)
Qu’est-ce que ça veut dire?

▼CACATOIS▲
(même jeu.)
Suis-je le jouet d’un songe?

▼ROMBOÏDAL▲
(même jeu.)
Suis-je le jouet d’un songe?

▼CACATOIS▲
Mon fils en jupon!

▼ROMBOÏDAL▲
Ma fille en mousquetaire!

▼CACATOIS▲
Est-ce aujourd’hui le mardi gras?…

▼ROMBOÏDAL▲
Serait-ce demain le mercredi des Cendres?

▼CACATOIS▲
Explique-moi…

▼ROMBOÏDAL▲
(se jetant à ses pieds.)
Monseigneur, pardonnez-moi de vous l’avoir caché… c’était votre troisième fille!

▼CACATOIS▲
(tombant accablé dans les bras de Romboïdal.)
Une fille!… c’était une fille… et l’autre?

▼ROMBOÏDAL▲
(à Théodorine.)
Oui, l’autre, madame?… Expliquez-vous…

▼THÉODORINE▲
(se jetant aux pieds du duc.)
Le tambour battait… j’étais folle… mon cœur de mère… j’ai escamoté la situation… pardonnez, pardonnez…

▼ROMBOÏDAL, THÉODORINE, HERMOSA, ALEXIS▲
Pardonnez… pardonnez…

▼CACATOIS▲
(accablé.)
Une fille… et plus d’héritier… Blackboulé sur toute la ligne… ah! comme c’est dur à avaler… comme c’est dur!…

(Il chancelle.)

▼THÉODORINE▲
(le soutenant dans ses bras.)
Le duc se trouve mal… Les vingt et un médecins de monseigneur!

▼CACATOIS▲
(se relevant vivement.)
Non… non… attendez, j’ai une idée…

▼THÉODORINE▲
(avec intérêt.)
Une idée… vous voyez bien que vous êtes indisposé…

▼CACATOIS▲
Une idée qui me rassérène… Je n’ai plus de fils, c’est vrai, mais je puis en avoir un…

▼ROMBOÏDAL▲
(ricanant.)
Par quel moyen?

▼THÉODORINE▲
(de même.)
Oui, par quel moyen?

▼CACATOIS▲
(tranquillement.)
Par un moyen bien simple… je vais me remarier…

▼THÉODORINE▲
Tiens, je n’y avais pas pensé.

▼ROMBOÏDAL▲
(s’inclinant.)
Monseigneur! vous êtes courageux…

▼CACATOIS▲
Et têtu!… Oh! j’y arriverai! j’y arriverai!… Il me faut un succès!… un succès!… quel mot ai-je prononcé là?… Les guitares, vite, vite!…

(Tout le monde prend une guitare.)

▼CACATOIS▲
(au public.)
À la fin de la pièce.
Nous somm’s fort alarmés!
Messieurs, par sa faiblesse
Laissez-vous désarmer…

▼ROMBOÏDAL▲
Les auteurs de la chose
Réclam’nt votre indulgence…

▼THÉODORINE▲
Mesdam’s un bon mouvement…
C’est des pèr’s de famille!…

▼TOUS▲
Tra la la
Glisse glisse ma gondole
Tra la la
V’là que c’est qu’un’barcarolle!


NOTE POUR LA PROVINCE.


Les artistes des théâtres de la province qui joueront le rôle d’Hermosa et qui ne voudront pas faire les imitations d’instruments de la scène sixième pourront remplacer ce morceau par les deux couplets suivants dont la musique se trouve également dans la partition.

▼HERMOSA▲
…Vous avez tort, il faut être audacieux.

COUPLETS.
I
Si, comme vous, j’étais un homme,
Sans rien remettre au lendemain,
À votre place, il faut voir comme
J’aurais déjà fait du chemin.
Bannissez d’abord de votre âme
Un effroi si pernicieux ;
Sachez qu’on doit près d’une femme,
Être toujours audacieux.

▼ALEXIS▲
Je n’ose pas,
Je n’ose pas,
Je vous le dis tout bas
Je n’ose pas!

▼HERMOSA▲
II
Moi je suis une demoiselle,
Et dois censé tout ignorer ;
Vous, amoureux brave et fidèle,
C’est à vous de vous déclarer.
Moi, le rôle que je dois suivre,
Est de m’enfuir bien loin de vous,
Mais vous, vous devez me poursuivre,
Et vous jeter à mes genoux!

▼ALEXIS▲
Je n’ose pas,
Je n’ose pas,
Je vous le dis tout bas,
Je n’ose pas!

▼HERMOSA▲
(s’animant.)
Allons, monsieur, mettez-vous à mes genoux.

▼ALEXIS▲
(troublé.)
À vos genoux? etc. etc.
Scène X
ROMBOÏDAL, HERMOSA.

ROMBOÏDAL
à lui-même.
Pas d’hésitation!… il faut tout lui avouer… il n’est que temps…
À Hermosa.
Hermosa, veuillez vous seoir.
D’une voix creuse.
J’ai un secret à vous confier, et d’abord je dois te prévenir que si tu mijotais des projets d’union avec le jeune Alexis, il faudrait mettre ces projets dans le sac aux oublis.

HERMOSA
surprise, à part.
Comment!… Papa quoque!… que vais-je apprendre?

ROMBOÏDAL
Ce que j’ai à vous raconter est un peu léger, ma fille… mais le duc l’a dit ; vous êtes une gaillarde… Je ne vois donc aucun inconvénient… du reste il y en aurait que ce serait absolument la même chose…

HERMOSA
Dans ce cas, papa, ne préambulez pas davantage et attaquez carrément.

ROMBOÏDAL
à part.
Ce n’est pas une fille, c’est un cuirassier.
Haut.
J’attaque donc : Cacatois XXII, notre gracieux souverain, s’est marié, il y a tantôt vingt-quatre ans, en se flattant de l’espoir qu’un fils naîtrait de cette union et régnerait après lui sur l’île de Tulipatan, où la loi salique est en vigueur… Il manœuvra dans ce but et au bout de la première année, il obtint… une fille! Ce résultat négatif lui mit du bistre dans l’âme et lui fit faire une maladie grave… mais courageux et têtu, il ne se rebuta pas et au bout d’un an il obtint… une seconde fille!… Cette fois il faillit y succomber… quatorze maladies greffées les unes sur les autres et soigneusement entretenues par vingt et un médecins le mirent à deux doigts de la tombe… mais comme notre duc Cacatois est une nature d’élite et qu’il a un estomac d’autruche, il triompha de ses vingt et un médecins et revint à la santé… Courageux et têtu, il tenta de nouveau la fortune et bientôt la duchesse donna des preuves non équivoques que l’entêtement de son mari allait recevoir sa récompense… Mais quelle serait-elle? Aurait-il enfin ce fils qui devait hériter de sa couronne… Un horoscope fut tiré et cet horoscope plongea Cacatois dans une joie immense! Oui, c’était bien un fils qui allait venir!… — Sur ces entrefaites le duc fut obligé de partir pour la guerre et pendant son absence l’événement arriva… La duchesse me fit appeler au moment où, assistée d’une seule de ses femmes, elle venait de donner à son noble époux… une troisième fille!!!

Il s’arrête et s’essuie le front.

HERMOSA
Encore une fille! c’est du guignon!…

Scène XI
Les Mêmes, ALEXIS, au fond.

ALEXIS
à lui-même.
Je viens de m’expliquer avec mon père…

HERMOSA
à Romboïdal.
Parle donc, papa… parle… Je suis palpitante d’émotion.

ALEXIS
à part, traversant le fond du théâtre.
Hermosa!… Écoutons…

Il se cache à moitié derrière un massif de fleurs et écoute.

ROMBOÏDAL
Je rassemble mes forces pour arriver au dénouement…
Reprenant.
C’était donc une fille!… Annoncer cette nouvelle au duc, c’était lui tirer un coup de révolver à bout portant… Que faire? je pris un parti héroïque… d’accord avec la duchesse je télégraphiai à son mari la naissance d’un fils qui reçut le nom d’Alexis…

ALEXIS
à part.
Hein?

HERMOSA
stupéfaite.
Comment le prince serait…

ROMBOÏDAL
Une princesse!!…

ALEXIS
à part.
Qu’ai-je appris!…

Il disparaît par la droite.

ROMBOÏDAL
L’enfant fut élevée sous les habits masculins… à son retour mon maître crut embrasser un rejeton mâle de sa race… et voilà dix-huit ans que cela dure!…

DUO.

ROMBOÏDAL
Tu connais ce secret terrible,
Pour ton cœur c’est un coup pénible,
Mais je ne pouvais hésiter,
Ô ma fille, à te le porter.

HERMOSA
Mais vous vous trompez… au contraire,
Cela me fait un grand plaisir.

ROMBOÏDAL
surpris.
Hein?

HERMOSA
à part.
Qu’ai-je dit, sachons me taire.
Haut.
Mon Dieu, comme je vais souffrir!

HERMOSA
à son père, tristement.
C’est une fille?…

ROMBOÏDAL
de même.
C’est une fille!…

HERMOSA
Et fort gentille?…

ROMBOÏDAL
Et fort gentille!…

HERMOSA
dansant, très-gaiement.
Et dig et dig et dig et don!
Mariez-vous donc!
À vingt ans, l’amour
C’est le plat du jour.
Et dig et dig et dig et don!
Mam’zelle Suzon
Vous avez raison!…

ROMBOÏDAL
très-surpris.
Eh! quoi! vous dansez, fille unique.
Je vous dis un secret d’État,
Et vous battez un entrechat!
Quelle mouche aujourd’hui vous pique?

HERMOSA
Papa, je voudrais vous y voir!
Je danse, mais de désespoir!

ROMBOÏDAL
pleurant.
Ah! je comprends votre douleur
Et je plains votre petit cœur!…

HERMOSA
Je n’ai plus d’espoir sur terre
Et je veux mourir, ô mon père!

ROMBOÏDAL
avec âme.
Dieu m’éclaire.
Fille chère,
Près d’un père
Viens mourir,
Et pardonne
S’il te donne
La couronne
Du martyr.

HERMOSA
Papa, gardez votre couronne!
De grand cœur je vous l’abandonne,
Soupirant.
C’est une fille!

ROMBOÏDAL
de même.
C’est une fille!

HERMOSA
Et fort gentille,

ROMBOÏDAL
Et fort gentille.
ENSEMBLE.
Et dig et dig et dig et don!
Marions-nous donc!
Et dig et dig et dig et don!
Mam’zelle Suzon,
Vous avez raison.

Hermosa sort en dansant, par le fond à gauche.

Scène XII
ROMBOÏDAL, puis ALEXIS.

ROMBOÏDAL
Allons, allons, elle a mieux pris la chose que je ne pensais… Je redoutais une pâmoison… mais non, du tout, elle chante, elle danse… Voilà le bon côté de ces fortes natures… à présent le mariage n’est plus à craindre… Je suis tranquille comme Baptiste…

ALEXIS
entrant en costume de femme.
Pas mal, pas mal… vraiment cette robe a l’air d’avoir été faite pour moi.

ROMBOÏDAL
à lui-même.
Allons retrouver le duc.

Il fait quelques pas vers la gauche.

ALEXIS
Je voudrais pouvoir m’admirer dans ce costume… ah! seigneur Romboïdal, une glace, s’il vous plaît… une glace.

ROMBOÏDAL
souriant,
Une glace, mademoiselle, je n’en ai pas sur moi.
Le reconnaissant.
Grand Dieu! que vois-je!… Ces traits… Le prince!…

ALEXIS
vivement.
L’ex-prince…

ROMBOÏDAL
Vous savez?…

ALEXIS
montrant la droite.
J’étais là… j’ai tout entendu… mais où trouver un miroir? ah! de ce côté…

Il va pour entrer à gauche.

ROMBOÏDAL
effrayé.
N’entrez pas! le duc qui est là…

ALEXIS
Eh bien! qu’importe!…

ROMBOÏDAL
Comment, qu’importe! arrêtez!… arrêtez!…
Tombant sur une chaise.
Ah je suis perdu!… je suis perdu!… mon affaire est claire!… moi, qui, à force d’économie, m’étais amassé une fort jolie pelote…
Avec désespoir.
On va tout me confisquer… tout… excepté ma femme!… Ah! je suis un fonctionnaire bien à plaindre!…

ALEXIS
Mais regardez-moi donc, comment me trouvez-vous sous ces habits?

ROMBOÏDAL
se levant.
Affreux… non, pardon… charmante… Je ne sais plus ce que je dis… Ah! prince, c’est-à-dire princesse… J’embrasse vos genoux…

ALEXIS
Calmez-vous…

ROMBOÏDAL
Que je me calme!… quand je suis à trois centimètres de l’abime… quand votre illustre père peut surgir… Ah! prince, c’est-à-dire princesse… reprenez vos habits… faites ça pour moi…

ALEXIS
Reprendre mes habits… mais puisque je suis une femme, il faudra toujours bien…

ROMBOÏDAL
Sans doute… mais plus tard… Laissez-moi le temps de trouver un truc adroit pour abuser votre noble ganache de père.

CACATOIS
au dehors.
Romboïdal!… Romboïdal!…

ROMBOÏDAL
ahuri.
Il m’appelle.
À Alexis.
Je dois avoir la figure toute renversée?…

ALEXIS
En effet vos traits sont altérés…

ROMBOÏDAL
Je vais retourner mon masque… avez-vous vu quelque fois un diplomate retourner son masque?

ALEXIS
Jamais!…

ROMBOÏDAL
Eh bien! regardez-moi, vous allez voir comment ça se pratique. Tenez, voyez.
Riant.
Je suis gai! ah! je suis excessivement gai!…

CACATOIS
dehors.
Romboïdal… Romboïdal.

ROMBOÏDAL
Voilà, voilà monseigneur!… maintenant je me possède admirablement… oh la diplomatie! quelle ressource! quelle ressource!… voilà, voilà, monseigneur.

Il entre à gauche.

Scène XII
ALEXIS, puis HERMOSA.

ALEXIS
Pauvre Hermosa, comme elle a dû être peinée d’apprendre que je suis… Oh! moi aussi ça me contrarie bien fort…

HERMOSA
entre par le fond à gauche en costume de capitaine des gardes.
Par la sangbleu!… je me sens à mon aise sous ces vêtements… à la bonne heure, ça ne me gêne pas des entournures!… et pas de jupe! pas de jupe!… C’était surtout la jupe qui me taquinait!

ALEXIS
se retournant et l’apercevant.
Un officier!… Oh!…

Elle détourne la tête.

HERMOSA
Une jeune fille!… tiens! tiens!… palsambleu! si j’essayais le charme de l’uniforme…

Il s’approche d’elle.

ALEXIS
de même.
Il s’avance vers moi…

HERMOSA
Mademoiselle…

ALEXIS
se retournant.
Monsieur…

HERMOSA
le reconnaissant
Alexis!

ALEXIS
même jeu.
Hermosa!

DUETTINO.

ALEXIS
Quoi! c’est vous?

HERMOSA
Oui, c’est moi.

ALEXIS
Ô surprise!

HERMOSA
Et pourquoi?

ALEXIS
Cet habit?…

HERMOSA
M’appartient.

ALEXIS
Se peut-il?…

HERMOSA
C’est le mien.

ALEXIS
Vous seriez?…

HERMOSA
Un garçon.

ALEXIS
Sans corset…

HERMOSA
Sans jupon.

ALEXIS
Quel bonheur!…

HERMOSA
Que le sort

ALEXIS
Vous fit du…

HERMOSA
Sexe fort!…
ENSEMBLE.
C’en est fait, douce espérance,
Tu souris à nos amours,
Désormais notre existence
N’aura plus que de beaux jours.

ALEXIS
J’ai repris…

HERMOSA
Vous aussi

ALEXIS
Les habits…

HERMOSA
Que voici.

ALEXIS
Ils me vont…

HERMOSA
À ravir!

ALEXIS
Et j’en ai…

HERMOSA
Grand plaisir.

ALEXIS
Quel bonheur…

HERMOSA
Désormais,

ALEXIS
Nous pourrons!…

HERMOSA
À jamais,

ALEXIS
Et sans être…

HERMOSA
À blâmer,

ALEXIS
Tous les deux…

HERMOSA
Nous aimer!
ENSEMBLE.
Oui, tous deux nous aimer!

On entend chanter le choeur suivant dans le palais à gauche.

CHŒUR
Buvons, buvons, buvons,
Buvons à monseigneur.
Trinquons, trinquons, trinquons,
Trinquons en son honneur.

ALEXIS
prêtant l’oreille et à demi-voix pendant le Choeur.
On vient!…

HERMOSA
de même.
C’est mon père…

ALEXIS
Avec le mien.

HERMOSA
Les voici!

ALEXIS
Sauvons-nous…

On entend les cris de : Vive monseigneur! — Alexis et Hermosa sortent vivement par le fond à droite au moment où les autres personnages entrent en scène.

Scène XIV
CACATOIS, ROMBOÏDAL, THÉODORINE.

Ils ont tous trois leur serviette au cou et une guitare en sautoir. – Huit seigneurs. – Tout le monde est très-gai.

CACATOIS
avec expansion à Romboïdal.
On dîne très-bien chez toi, j’y reviendrai souvent!…

ROMBOÏDAL
s’inclinant.
Quelle faveur, Altesse!…
À part.
Vieux pique-assiette!

CACATOIS
Je suis d’une gaieté folle… et pourtant, il me manque quelque chose.

THÉODORINE
Le café, sans doute ; on va le servir…

CACATOIS
Non… ma barcarolle… ce n’est pas pour rien que je vous ai fait prendre ces guitares… après le dîner, j’ai besoin d’une barcarolle.

ROMBOÏDAL
Je n’ai guère envie de barcaroller.

THÉODORINE
Ni moi non plus… mais puisqu’il le faut, barcarollons…

CACATOIS
Bacarollons, ça facilite ma digestion… allons, Romboïdal… tu sais, celle que j’ai composée.. entame, je te soutiendrai.

ROMBOÏDAL
Oui, monseigneur.

BARCAROLLE.
I.
Dans Venizia la belle,
Piétro le gondolier,
Aimait un’jouvencelle
D’meurant sur son palier!
Le pèr’de cett’jeun’fille,
Vieillard octogénaire,
Lui dit : T’auras beau geindre,
Il ne s’ra jamais l’mien!
Tra la la
Glisse, glisse, ma gondole,
Tra la la
V’là c’que c’est qu’un’barcarolle!

Ils dansent sur la ritournelle.

CACATOIS
II.
Vous auriez vu ses larmes,
C’était comme un ruisseau.
Dans la ville en alarmes,
On n’allait qu’en bateau!
Les communications
En fur’nt interceptées,
Et le facteur rural,
Donna sa démission!
Tra la la
Glisse, glisse, ma gondole!
Tra la la
V’là c’que c’est qu’un’barcarolle!

Ils dansent.

CACATOIS
Enfin un jour le père
Dit : Ça, m’est bien égal,
Épouse-le, ma chère,
J’vas me j’ter dans l’canal!

ROMBOÏDAL
Si vous voulez avoir
D’autres renseignements,
La jeun’ fille est visible
De midi à quatre heures
Tra la la!
Glisse, glisse, ma gondole,
Tra la la!
V’là c’que c’est qu’un’barcarolle!

Ils dansent.

CACATOIS
Et maintenant prenons le café.

THÉODORINE
à gauche.
Servez terrasse.

UN DOMESTIQUE
entrant.
Boum!

CACATOIS
aux seigneurs.
Je vous invite tous… à vous en aller… et pas de chœur de sortie, c’est inutile.

Les seigneurs sortent en chantant le refrain de la barcarolle.

CACATOIS
Allons, bon! on leur dit pas de chœur de sortie et ils en chantent un tout de même… Enfin n’importe!… mes amis, je suis dans la jubilation… je vous représente un duc qui jubile extraordinairement… Attendez, je veux vous faire une surprise agréable…
Appelant.
Tetaclack!…

Un officier paraît, Cacatois lui parle bas.

ROMBOÏDAL
inquiet.
Hein?…

THÉODORINE
de même.
Une surprise… je suis fort émue…

CACATOIS
à l’officier.
Tu as compris?…
L’officier fait un signe d’assentiment.
Va…
L’officier sort. – Gaiement à Romboïdal et à Théodorine
Et maintenant prenons le café…

THÉODORINE
approchant une chaise.
Seyez-vous, monseigneur…

Ils s’asseyent autour de la table.

CACATOIS
Mes amis, j’attendais le moka pour vous faire une ouverture… Romboïdal, écoute-moi bien… Tu es de souche plébéienne ; de simple fumiste, tu t’es élevé par des talents variés jusqu’aux premiers emplois ; — tu m’as rendu de grands services, — non par dévouement, — je ne suis pas assez naïf pour croire à ces fadaises-là, mais parce qu’il y avait de bons appointements à palper : cette conduite aussi mesquine que répandue mérite une récompense ; aussi veux-je aujourd’hui te donner une preuve éclatante de ma haute satisfaction…

ROMBOÏDAL
Monseigneur!…
À part.
Que veut-il dire?

THÉODORINE
qui a versé le café.
Votre Altesse veut-elle un bain de pieds?

CACATOIS
à Théodorine.
Jusqu’à la cheville… merci…
À Romboïdal.
Mon fils Alexis vient de me faire un aveu…
s’interrompant.
Je demanderai un peu de sucre…

ROMBOÏDAL
se levant.
Oui, monseigneur…
Il prend du sucre dans le sucrier. À part.
Ah! mon Dieu! je pressens un cataclysme…

Il met les morceaux de sucre dans la carafe.

CACATOIS
Qu’est-ce que tu fais!…
A Théodorine.
Voilà qu’il met le sucre dans la carafe…

THÉODORINE
prenant la carafe.
L’émotion…
À part.
Je suis d’une inquiétude…

CACATOIS
à Théodorine.
Je vous demanderai un peu de sucre… car…

THÉODORINE
distraite, se levant.
Volontiers.
À part.
Quelles peuvent être ses intentions…

Elle lui verse la carafe dans sa tasse.

CACATOIS
criant.
Nom d’une trompette, vous m’inondez!…

THÉODORINE
vivement.
Ce n’est rien… je le fais très-fort pour qu’on puisse y mettre de l’eau… continuez, monseigneur…

CACATOIS
se contenant avec peine.
Bref!… Je dis bref… parce que je n’ai pas l’intention de prolonger cette situation pleine d’humidité… bref! je vous demande pour mon fils la main de votre fille…

ROMBOÏDAL ET THÉODORINE
Ciel!

Ils tombent tous deux assis sur leur chaise.

CACATOIS
Voilà la chose, tressaillez d’allégresse, tressaillez, tressaillez! Quant à la dot… vous donnerez le plus possible…
À part.
Ce sera toujours autant de rattrapé!…

ROMBOÏDAL
se levant.
Monseigneur, n’allons pas plus loin, je ne consentirai jamais à ce conjungo.

THÉODORINE
se levant.
Ni moi non plus.

CACATOIS
se levant.
Voilà qui est pharamineux, par exemple… vous refusez mon alliance! et pourquoi?

ROMBOÏDAL
Parce que ces jeunes gens ne peuvent se convenir.

CACATOIS
Ils s’adorent!… mon fils me l’a dit…

THÉODORINE
C’est une erreur!… le prince se sera mal expliqué…

ROMBOÏDAL
Ou vous aurez mal compris… ça vous arrive souvent…

CACATOIS
furieux.
C’est trop fort… je suis donc une ganache?…

ROMBOÏDAL
criant.
Encore de l’exagération!… vous n’êtes ni une ganache ni un phénix… vous êtes entre les deux…

THÉODORINE
de même.
Vous avez eu de la chance de trouver une position toute faite…

ROMBOÏDAL
même jeu.
Sans cela vous seriez peut-être, à l’heure qu’il est, un simple employé à 1,200 francs…

THÉODORINE
même jeu.
Ou un marchand de marrons… Et jamais les journaux n’auraient parlé de vous…

CACATOIS
furieux.
Mais nom d’une trompette! qui est-ce qui vous demande tout ça?…

ROMBOÏDAL
avec noblesse.
Il est bon que les grands entendent parfois la vérité…

CACATOIS
criant.
En voilà assez!… En voilà trop!… pour un rien j’écumerais!… un affront pareil! ça ne s’est jamais vu!…

Tetaclack revient, remet un papier au duc et sort après s’être incliné profondément.

ENSEMBLE.

ROMBOÏDAL
à part pendant ce jeu de scène.
Que je suis bête… au fait, Alexis connaît son état civil, il refusera. Je n’ai rien à craindre.

THÉODORINE
à part, même jeu.
Que je suis bête, au fait… Hermosa connaît son état civil, elle refusera. Je n’ai rien à craindre…

ROMBOÏDAL
à part.
Regagnons ses faveurs…
Haut.
Mettons que je n’ai rien dit, monseigneur,… ce mariage vous plaît… Je suis prêt à obtempérer moi-même…

CACATOIS
redescendant.
Ah!… c’est fort heureux!… le père consent…
À Théodorine.
Et vous, la mère?

THÉODORINE
froissée.
La mère!… Cette familiarité…

CACATOIS
Non… je veux dire… Et vous? en qualité de mère… consentez-vous?…

THÉODORINE
Ah! bon… Avec bonheur!… avec ivresse… avec satisfaction…

CACATOIS
Quelles girouettes!…

THÉODORINE
vivement.
Mais, à une condition cependant… c’est que nos enfants seront consultés…

CACATOIS
J’y ai pensé… c’est fait…

THÉODORINE et ROMBOÏDAL
vivement.
Et ils refusent?…

CACATOIS
Du tout… ils acceptent… la preuve, c’est que voici le contrat qu’ils ont signé tous deux…

Il montre le papier que lui a apporté Tetaclack.

ROMBOÏDAL
bondissant.
Saperlotte!

THÉODORINE
même jeu.
Grand Dieu!… mais c’est impossible… il ne faut pas qu’on les marie…

ROMBOÏDAL
criant.
Ça ne se peut… ça ne se peut…

CACATOIS
Pourquoi donc?…
À Romboïdal.
Puisque tu viens de me dire que si ta fille…

THÉODORINE
criant.
Il n’a pas de fille…

CACATOIS
souriant.
Pas de fille!… Dis donc, Romboïdal… ta femme qui dit que tu n’as pas de fille…

ROMBOÏDAL
à Théodorine.
Pourquoi dites-vous que je n’ai pas de fille?

CACATOIS
à Romboïdal.
Ce serait donc que sa fille ne serait pas ta fille?…

ROMBOÏDAL
Sa fille est ma fille…
À Théodorine.
Votre fille est ma fille…

CACATOIS
Ce qu’il y a de certain, c’est que mon fils…

ROMBOÏDAL
criant.
Vous n’avez pas de fils…

CACATOIS
surpris.
Qu’est-ce qu’il dit?… il dit que je n’ai pas de fils…
À Théodorine.
Voyons, madame, vous connaissez mon fils?…

THÉODORINE
Parbleu! si je connais votre fils…

CACATOIS
à Romboïdal.
Alors pourquoi dis-tu que je n’ai pas de fils?

ROMBOÏDAL
Il arrive souvent qu’on croit avoir un fils et qu’on n’en a pas…

CACATOIS
Jamais!… Toutes les fois qu’on croit avoir un fils, on en a un…

ROMBOÏDAL
Pas toujours… voyons, monseigneur, supposons que ma fille…

THÉODORINE
criant.
Vous n’avez pas de fille!

CACATOIS
Allons bon! voilà que nous recommençons… mettons-y un peu d’ordre ou nous n’en sortirons jamais… ce qu’il y a de certain c’est que nous avons chacun un enfant… dans le nombre il y a une fille.

ROMBOÏDAL
Il y a deux filles…

CACATOIS
Deux!… voilà maintenant qu’il dit qu’il y a deux filles!… Je m’en rapporte à madame…

THÉODORINE
C’est une erreur… il y a deux fils.

CACATOIS
étourdi.
Deux fils!… mais alors ça ferait quatre enfants… deux et deux font quatre…

ROMBOÏDAL
Mais non…

CACATOIS
Non?… ça ne fait pas quatre… mon Dieu! j’en sue à grosses gouttes…

ROMBOÏDAL
Vous ne voulez donc pas comprendre, monseigneur…

CACATOIS
Mais, nom d’une trompette! je fais tout ce que je peux… il y a de quoi en devenir chauve… Récapitulons… madame dit que tu n’as pas de fille… moi, je n’ai pas de fille… total : zéro fille… Tu prétends que je n’ai pas de fils… toi tu n’as pas de fils… total : zéro fils… Là-dessus tu t’écries qu’il y a deux filles… total : deux… Madame réplique qu’il y a deux fils… total : deux… Deux et deux, quatre… quatre ôté de zéro… ça ne se peut… j’emprunte un qui vaut dix…

ROMBOÏDAL
criant.
Voilà l’erreur… quand vous empruntez ça ne vaut pas dix… ça ne vaut rien du tout…

CACATOIS
Il a raison… Je n’avais pas pensé à cela… enfin, ce qu’il y a de certain, c’est que, dans ce moment-ci, nos enfants sont à la chapelle…

ROMBOÏDAL
À la chapelle!… il faut empêcher… courons…

THÉODORINE
Oui… courons, courons arrêter les frais…

Entrée du cortège.

CACATOIS
Il est trop tard… On les ramène… voici le cortège…

ROMBOÏDAL
anéanti.

Consummatum est!

THÉODORINE
accablée.
Nous sommes fricassés!

Scène XV
Les Mêmes, HERMOSA, ALEXIS, SEIGNEURS, TETACLACK, DAMES, OFFICIERS, PEUPLE.

Hermosa et Alexis paraissent, se tenant par la main.

CACATOIS
regardant Alexis.
Qu’est-ce que ça veut dire?…

ROMBOÏDAL
regardant Hermosa.
Qu’est-ce que ça veut dire?

CACATOIS
même jeu.
Suis-je le jouet d’un songe?

ROMBOÏDAL
même jeu.
Suis-je le jouet d’un songe?

CACATOIS
Mon fils en jupon!

ROMBOÏDAL
Ma fille en mousquetaire!

CACATOIS
Est-ce aujourd’hui le mardi gras?…

ROMBOÏDAL
Serait-ce demain le mercredi des Cendres?

CACATOIS
Explique-moi…

ROMBOÏDAL
se jetant à ses pieds.
Monseigneur, pardonnez-moi de vous l’avoir caché… c’était votre troisième fille!

CACATOIS
tombant accablé dans les bras de Romboïdal.
Une fille!… c’était une fille… et l’autre?

ROMBOÏDAL
à Théodorine.
Oui, l’autre, madame?… Expliquez-vous…

THÉODORINE
se jetant aux pieds du duc.
Le tambour battait… j’étais folle… mon cœur de mère… j’ai escamoté la situation… pardonnez, pardonnez…

ROMBOÏDAL, THÉODORINE, HERMOSA, ALEXIS
Pardonnez… pardonnez…

CACATOIS
accablé.
Une fille… et plus d’héritier… Blackboulé sur toute la ligne… ah! comme c’est dur à avaler… comme c’est dur!…

Il chancelle.

THÉODORINE
le soutenant dans ses bras.
Le duc se trouve mal… Les vingt et un médecins de monseigneur!

CACATOIS
se relevant vivement.
Non… non… attendez, j’ai une idée…

THÉODORINE
avec intérêt.
Une idée… vous voyez bien que vous êtes indisposé…

CACATOIS
Une idée qui me rassérène… Je n’ai plus de fils, c’est vrai, mais je puis en avoir un…

ROMBOÏDAL
ricanant.
Par quel moyen?

THÉODORINE
de même.
Oui, par quel moyen?

CACATOIS
tranquillement.
Par un moyen bien simple… je vais me remarier…

THÉODORINE
Tiens, je n’y avais pas pensé.

ROMBOÏDAL
s’inclinant.
Monseigneur! vous êtes courageux…

CACATOIS
Et têtu!… Oh! j’y arriverai! j’y arriverai!… Il me faut un succès!… un succès!… quel mot ai-je prononcé là?… Les guitares, vite, vite!…

Tout le monde prend une guitare.

CACATOIS
au public.
À la fin de la pièce.
Nous somm’s fort alarmés!
Messieurs, par sa faiblesse
Laissez-vous désarmer…

ROMBOÏDAL
Les auteurs de la chose
Réclam’nt votre indulgence…

THÉODORINE
Mesdam’s un bon mouvement…
C’est des pèr’s de famille!…

TOUS
Tra la la
Glisse glisse ma gondole
Tra la la
V’là que c’est qu’un’barcarolle!


NOTE POUR LA PROVINCE.


Les artistes des théâtres de la province qui joueront le rôle d’Hermosa et qui ne voudront pas faire les imitations d’instruments de la scène sixième pourront remplacer ce morceau par les deux couplets suivants dont la musique se trouve également dans la partition.

HERMOSA
…Vous avez tort, il faut être audacieux.

COUPLETS.
I
Si, comme vous, j’étais un homme,
Sans rien remettre au lendemain,
À votre place, il faut voir comme
J’aurais déjà fait du chemin.
Bannissez d’abord de votre âme
Un effroi si pernicieux ;
Sachez qu’on doit près d’une femme,
Être toujours audacieux.

ALEXIS
Je n’ose pas,
Je n’ose pas,
Je vous le dis tout bas
Je n’ose pas!

HERMOSA
II
Moi je suis une demoiselle,
Et dois censé tout ignorer ;
Vous, amoureux brave et fidèle,
C’est à vous de vous déclarer.
Moi, le rôle que je dois suivre,
Est de m’enfuir bien loin de vous,
Mais vous, vous devez me poursuivre,
Et vous jeter à mes genoux!

ALEXIS
Je n’ose pas,
Je n’ose pas,
Je vous le dis tout bas,
Je n’ose pas!

HERMOSA
s’animant.
Allons, monsieur, mettez-vous à mes genoux.

ALEXIS
troublé.
À vos genoux? etc. etc.