No 4 - Choeur des cigarières
La place se remplit de jeunes gens qui viennent se placer sur le passage des cigarières. Les soldats sortent du poste. Don José s'assied sur une chaise, et reste là fort indifférent à toutes ces allées et venues, travaillant à son épinglette.
CHOEUR
La cloche a sonné, nous, des ouvrières
Nous venons ici guetter le retour;
Et nous vous suivrons, brunes cigarières,
En vous murmurant des propos d'amour.
A ce moment paraissent les cigarières, la cigarette aux lèvres. Elles passent sous le pont et descendent lentement en scène.
CHOEUR
Voyez-les ... Regards impudents,
Mine coquette
Fumant toutes du bout des dents
La cigarette.
LES CIGARIÈRES
Dans l'air, nous suivons des yeux
La fumée,
Qui vers les cieux
Monte,
Monte parfumée.
Cela monte gentiment
À la tête;
Tout doucement
Cela vous met l'âme en fête.
Le doux parler des amants
C'est fumée;
Leurs transports et leurs serments
C'est fumée.
Oui c'est fumée,
C'est fumée.
LES JEUNES GENS
aux cigarières
Sans faire les cruelles,
Écoutez-nous, les belles
Vous que nous adorons,
Que nous idolâtrons.
LES CIGARIÈRES
Dans l'air,
Nous suivons des yeux la fumée,
La fumée.
Dans l'air, nous suivons des yeux
La fumée
Qui monte en tournant vers les cieux!
La fumée! La fumée!
CHOEUR
Mais nous ne voyons pas la Carmencita.
LES CIGARIÈRES et LES JEUNES GENS
La voilà,
La voilà,
Voilà la Carmencita.
Entre Carmen. Absolument le costume et l'entrée indiqués par Mérimée. Elle a un bouquet de cassie à son corsage et une fleur de cassie dans le coin de la bouche.
Trois ou quatre jeunes gens entrent avec Carmen. Ils la suivent, l'entourent, lui parlent. Elle minaude et caquette avec eux. Don José lève la tête. Il regarde Carmen, puis se remet à travailler tranquillement à son épinglette.
LES JEUNES GENS
entrés avec Carmen
Carmen, sur tes pas, nous nous pressons tous;
Carmen, sois gentille, au moins réponds-nous
Et dis-nous quel jour tu nous aimeras.
Carmen, dis-nous quel jour tu nous aimeras!
CARMEN
les regardant
Quand je vous aimerai, ma foi, je ne sais pas.
Peut-être jamais, peut-être demain;
Mais pas aujourd'hui, c'est certain.
No 5 - Habanera
CARMEN
L'amour est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser,
Et c'est bien en vain qu'on l'appelle
S'il lui convient de refuser.
Rien n'y fait; menace ou prière,
L'un parle bien, l'autre se tait;
Et c'est l'autre que je préfère,
Il n'a rien dit, mais il me plaît.
L'amour est enfant de Bohème,
Il n'a jamais, jamais connu de loi;
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime;
Si je t'aime,
Prends garde à toi!
L'oiseau que tu croyais surprendre
Battit de l'aile et s'envola
L'amour est loin, tu peux l'attendre
Tu ne l'attends plus ... il est là
Tout autour de toi, vite, vite,
Il vient, s'en va, puis il revient
Tu crois le tenir, il t'évite,
Tu crois l'éviter, il te tient.
L'amour est enfant de Bohème,
Il n'a jamais connu de loi;
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime;
Si je t'aime,
Prends garde à toi!
No 6 - Scène
LES JEUNES GENS.
Carmen, sur tes pas, nous nous pressons tous;
Carmen, sois gentille, au moins réponds-nous!
Réponds-nous! Réponds-nous!
O Carmen! Sois gentille, au moins réponds-nous!
Moment de silence. Les jeunes gens entourent Carmen,celle-ci les regarde l'un après l'autre, sort du cercle qu'ils forment autour d'elle et s'en va droit à Don José, qui est toujours occupé de son
épinglette.
CARMEN
Eh! compère, qu'est-ce que tu fais là? …
JOSÉ
Je fais une chaîne avec du fil de laiton, une chaîne pour attacher mon épinglette.
CARMEN
riant
Ton épinglette, vraiment! Ton épinglette, épinglier de mon âme...
Elle arrache de son corsage la fleur de cassie et la lance à Don José. Il se lève brusquement. La fleur de cassie est tombée à ses pieds. Eclat de rire général.
CHOEUR
L'amour est enfant de Bohème,
Il n'a jamais, jamais connu de loi,
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime!
Si je t'aime, prends garde à toi!
La cloche de la manufacture sonne une deuxième fois.
Sortie des ouvrières et des jeunes gens. Carmen sort la première en courant et elle entre dans la manufacture. Les jeunes gens sortent à droite et à gauche. Zuniga qui, pendant cette scène bavardait avec deux ou trois ouvrières, les quitte et rentre dans le poste après que les soldats y sont rentrés. Don José reste seul.
Monologue
JOSÉ
Qu'est-ce que cela veut dire, ces façons-là? ... Quelle effronterie! ...
En souriant.
Tout ça parce que je ne faisais pas attention à elle! Alors, suivant l'usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, elle est venue …
Il regarde la fleur de cassie qui est par terre, à ses pieds. Il la ramasse.
Avec quelle adresse elle me l'a lancée, cette fleur ... là, juste entre les deux yeux ... ça m'a fait l'effet d'une balle qui m'arrivait ...
Il respire le parfum de la fleur.
Comme c'est fort! ... Certainement s'il y a des sorcières, cette fille-là en est une.
Entre Micaëla.
Dialogue parlé
MICAËLA
Monsieur le brigadier?
JOSÉ
cachant précipitamment la fleur de cassie
Quoi?… Qu'est-ce que c'est?… Micaëla! …C'est toi…
MICAËLA
C'est moi!
JOSÉ
Et tu viens de là-bas?
MICAËLA
Et je viens de là-bas ...
C'est votre mère qui m'envoie…
No 7 - Duo
JOSÉ
Parle-moi de ma mère!
Parle-moi de ma mère!
MICAËLA
J'apporte de sa part, fidèle messagère,
Cette lettre.
JOSÉ
regardant la lettre
Une lettre.
MICAËLA
Et puis un peu d'argent
elle lui remet une petite bourse
Pour ajouter à votre traitement,
Et puis
JOSÉ
Et puis?
MICAËLA
Et puis? ... Vraiment je n'ose,
Et puis ... encore une autre chose
Qui vaut mieux que l'argent et qui,
Pour un bon fils,
Aura sans doute plus de prix.
JOSÉ
Cette autre chose, quelle est-elle?
Parle donc.
MICAËLA
Oui, je parlerai;
Ce que l'on m'a donné,
Je vous le donnerai.
Votre mère avec moi sortait de la chapelle,
Et c'est alors qu'en m'embrassant,
Tu vas, m'a-t-elle dit, t'en aller à la ville:
La route n'est pas longue,
Une fois à Séville,
Tu chercheras mon fils,
Mon José, mon enfant
Et tu lui diras que sa mère
Songe nuit et jour à l'absent
Qu'elle regrette et qu'elle espère,
Qu'elle pardonne et qu'elle attend;
Tout cela, n'est-ce pas? mignonne,
De ma part tu le lui diras,
Et ce baiser que je te donne
De ma part tu le lui rendras.
JOSÉ
très ému
Un baiser de ma mère?
MICAËLA
Un baiser pour son fils.
JOSÉ
Un baiser de ma mère?
MICAËLA
Un baiser pour son fils!
José, je vous le rends, comme je l'ai promis.
Micaëla se hausse un peu sur la pointe des pieds et donne à Don José un baiser bien franc, bien maternel. Don José très ému la laisse faire. Il la regarde bien dans les yeux. - Un moment de silence.
JOSÉ
continuant de regarder Micaëla
Ma mère, je la vois
Oui je revois mon village!
O souvenirs d'autrefois,
Doux souvenirs du pays!
Doux souvenirs du pays!
O souvenirs chéris!
Vous remplissez mon coeur
De force et de courage.
O souvenirs chéris!
Ma mère je la vois, je revois mon village!
MICAËLA
Sa mère, il la revoit!
Il revoit son village!
Ô souvenirs d'autrefois!
Souvenirs du pays!
Vous remplissez son coeur
De force et de courage.
O souvenirs chéris!
Sa mère il la revoit, il revoit son village!
JOSÉ
les yeux fixés sur la manufacture
Qui sait de quel démon
J'allais être la proie!
Même de loin,
Ma mère me défend,
Et ce baiser qu'elle m'envoie,
Ce baiser qu'elle m'envoie
Ecarte le péril et sauve son enfant.
MICAËLA
Quel démon, quel péril?
Je ne comprends pas bien.
Que veut dire cela?
JOSÉ
Rien! Rien!
Parlons de toi, la messagère
Tu vas retourner au pays…
MICAËLA
Oui, ce soir même,
Demain je verrai votre mère.
JOSÉ
Tu la verras! Eh bien tu lui diras:
Que son fils l'aime et la vénère,
Et qu'il se repent aujourd'hui.
Il veut que là-bas sa mère
Soit contente de lui!
Tout cela, n'est-ce pas? mignonne,
De ma part, tu le lui diras;
Et ce baiser que je te donne,
De ma part tu le lui rendras.
Il l'embrasse.
MICAËLA
Oui, je vous le promets
De la part de son fils
José, je le rendrai
Comme je l'ai promis.
JOSÉ
Ma mère, je la vois! etc.
MICAËLA
Sa mère, il la revoit! etc.
Dialogue parlé
JOSÉ
Attends un peu maintenant ... je vais lire sa lettre…
MICAËLA
J'attendrai, monsieur le brigadier, j'attendrai…
JOSÉ
embrassant la lettre avant de commencer à lire
Ah!
Lisant
«Continue à te bien conduire, mon enfant! L'on t'a promis de te faire maréchal-des-logis. Peut-être alors pourrais-tu quitter le service, te faire donner une petite place et revenir près de moi. Je commence à me faire bien vieille. Tu rievendrais près de moi et tu te marierais, nous n'aurions pas, je pense, grand'peine à te trouver une femme, et je sais bien, quant à moi, celle que je te conseillerais de choisir: c'est tout justement celle qui te porte ma lettre... Il n'y en a pas de plus sage ni de plus gentille...
MICAËLA
l'interrompant
Il vaut mieux que je ne sois pas là!…
JOSÉ
Pourquoi donc?…
MICAËLA
troublée
Je viens de me rappeler que votre mère m'a chargé de quelques petits achats: je vais m'en occuper tout de suite.
JOSÉ
Attends un peu, j'ai fini…
MICAËLA
Vous finirez quand je ne serai plus là…
JOSÉ
Mais la réponse?
MICAËLA
Je reviendrai la prendre avant mon départ et je la porterai à votre mère ... Adieu!
JOSÉ
Micaëla!
MICAËLA
Non, non ... je reviendrai, j'aime mieux cela ... je reviendrai, je reviendrai ...
Elle sort.
JOSÉ
lisant
«Il n'y en a pas de plus sage, ni de plus gentille ... il n'y en a pas surtout qui t'aime davantage ... et si tu voulais ... ' Oui, ma mère, oui, je ferai ce que tu désires… J'épouserai Mïcaëla, et quant à cette bohémienne, avec ses fleurs qui ensorcellent …